
À Sainte-Bernadette, une école d'enseignement spécialisé située à Auderghem, Sarah Ben Salem a imaginé une FlexiClasse pas comme les autres. Chaque élève y trouve des espaces de travail modulables, des outils numériques adaptés à leurs besoins et un parcours d'apprentissage entièrement autonome.
Ce dispositif original, bien au-delà des résultats scolaires, ambitionne surtout de redonner confiance à des jeunes trop souvent fragilisés par leurs difficultés. Ici, l’école s’adapte à l’élève.
« Là-bas, près du tableau, on a la liste des ateliers », explique un élève. « Une fois qu’on s’est installé, on peut prendre celui qu'on veut et choisir la zone dans laquelle on va aller travailler. »
« Ici, je suis dans la zone collective, pour travailler à deux ou en groupe ; là-bas, on a la zone individuelle, pour s'isoler. Un peu plus loin, la zone où l'on peut solliciter l'aide de la professeure ; et, dans un coin, la "zone confort" avec un fauteuil et des coussins. On peut s’y mettre comme on veut », ajoutent les autres élèves.
Dans une autre zone, on trouve une « box de concentration » conçue pour travailler dans un silence absolu. Et enfin, dans le fond de cette classe peu commune, on retrouve un vélo d’appartement. Celui-ci permet aux élèves qui en ont l’envie de se dépenser en pédalant doucement… tout en réalisant leur atelier.
« J’adore être debout, je n'aime pas être assise », confirme une élève. « Avant, dès que je m'asseyais, j'étais insupportable, je dérangeais tout le monde. Ici, quand j’en ai envie, je pédale et ça me calme, je ne dérange plus personne. »
Individualiser sans casser la dynamique de classe
Bienvenue dans la FlexiClasse imaginée par Sarah Ben Salem, enseignante à l’école Sainte-Bernadette, une école d'enseignement spécialisé située à Auderghem. Une FlexiClasse dans laquelle, vous l’aurez compris, personne ne reste assis pendant 50 minutes derrière son banc !
Ce projet atypique n’est pas né du jour au lendemain. Sarah Ben Salem enseigne depuis seize ans. Régente en français langue étrangère (FLE), elle a passé douze ans dans une école ordinaire du centre de Bruxelles avant de rejoindre l'enseignement spécialisé, il y a environ cinq ans. « J’ai toujours été attirée par l’enseignement spécialisé et mon époux y enseignait déjà. Puis, j’ai découvert ce monde par moi-même et j’en suis tombée complètement amoureuse », se souvient l'enseignante. « Les relations avec les élèves, les parents, tout est vraiment différent et peut-être plus authentique dans un sens. En tout cas, ça a vraiment changé mon regard et m’a permis de me remettre en question. »
Face à des groupes plus restreints mais aux profils radicalement différents, Sarah a dû repenser sa manière de donner cours. « Ici, ce n'est plus l'élève qui doit s'adapter au professeur, c'est le professeur qui doit s'adapter aux spécificités de chaque élève. » Un renversement complet qui a peu à peu donné naissance à sa FlexiClasse. Une classe qui combine à la fois les principes de la classe autonome, de l’hyperdifférenciation, des outils numériques et un mobilier scolaire complètement repensé.
Apprendre à se débrouiller seul
Dans la pratique, chaque élève reçoit un plan de travail personnalisé, adapté à ses difficultés, et progresse à son rythme dans une série d'ateliers autocorrectifs qu'il peut recommencer autant de fois que nécessaire. L'enseignante, elle, change radicalement de posture. Elle ne transmet plus un cours frontalement : elle circule, observe, encourage, valide les étapes et intervient de manière ponctuelle. « Un peu à la manière d’un coach », comme elle l’explique elle-même.
Le numérique occupe quant à lui une place à part dans le dispositif. Pour la plupart des élèves de la classe, l'ordinateur ou la tablette sont déjà des outils de compensation au quotidien. Il était donc naturel que les plans de travail et les ateliers existent aussi en version numérique, adaptés aux troubles de chacun.
Des aménagements raisonnables — déjà nombreux dans le spécialisé — que Sarah Ben Salem a complété en transformant sa classe. « Il faut comprendre qu’il n’y a pas besoin de grand-chose, ni d’investir des sommes folles, je fais d’ailleurs beaucoup de récup’. En bougeant simplement une armoire pour créer un espace un peu séparé ou en changeant la disposition des bancs, il y a déjà moyen de rendre une classe plus flexible », assure Sarah Ben Salem.
Ni banc, ni routine
L’un des dangers dans toute cette organisation atypique ? Le bruit. « Pour s’assurer que tout se passe au mieux, un de mes élèves devient à tour de rôle modérateur de bruit. C’est très important. »
L’un des cœurs du dispositif, insiste Sarah Ben Salem, c'est la confiance. Avant de solliciter l'enseignante, chaque élève doit explorer trois pistes : chercher dans son cours ou ses référentiels, demander à un camarade, puis, en dernier recours, appeler le professeur. « Au fil du temps, cette dernière option devient de plus en plus rare, parce qu'ils apprennent à se dépatouiller seuls. »
Pour l’expliquer, elle revient sur l’exemple d’une de ses élèves qui ne lâche plus le vélo en classe. « Elle était très turbulente au début. Il faut comprendre que pour elle, bouger ce n’était pas une distraction, mais bien une nécessité. Avec le vélo, elle a su se canaliser et a réussi peu à peu à gagner en autonomie. Alors, ses difficultés en mathématiques ou en français sont toujours là, mais elle a gagné en maturité et en gestion d’elle-même. Et ça, c’est déjà énorme. »
Des bénéfices au-delà du cadre scolaire
Un travail qui, pour l’enseignante, dépasse largement le cadre scolaire. « Ce n'est pas parce que mes élèves ont un trouble qu'ils ne sont pas capables de grandes choses. Je trouve d’ailleurs qu’on devrait renommer l’enseignement spécialisé en enseignement individualisé. Un nom qui serait davantage lié au concret de notre quotidien et qui rassurerait davantage les familles quand elles inscrivent leur enfant chez nous. Le côté "échec" au moment d’entrer dans le spécialisé est toujours bien présent malheureusement. »
Devenue depuis janvier directrice adjointe à mi-temps — en remplacement d'une collègue en congé de maladie — elle a refusé d'abandonner sa FlexiClasse. « C'est ce qui m'anime, être avec mes élèves, avancer avec eux. » Récompensée par un podium au concours du Trophée de l'enseignement innovant qui a fait connaître son projet au-delà des murs de l'école, elle prépare aujourd'hui des formations clés en main pour permettre à d'autres enseignants, dans l'ordinaire comme dans le spécialisé, de s'approprier sa méthode. « J'aimerais que d'autres professeurs créent leur propre FlexiClasse. Ce serait magique. »
« Que mes élèves retrouvent confiance en eux »
Au-delà des résultats scolaires, c'est une autre victoire que vise Sarah Ben Salem avec sa FlexiClasse : voir ses élèves reprendre confiance en eux. « Ce que j'aime par-dessus tout, c'est quand un élève arrive avec des pieds de plomb en début d'année et qu'après quelques mois, il vient en classe tout sourire, choisit son atelier et progresse. Quand ils retrouvent cette fierté de voir qu’ils peuvent y arriver, là, j'ai tout gagné. »
Sur les murs de sa classe, des affiches rédigées par les élèves eux-mêmes en témoignent : « Je suis capable, je crois en moi, je vais réussir ». Pour cette enseignante, le droit à l'erreur est central. Ses élèves peuvent refaire un atelier autant de fois que nécessaire, sans rester bloqués sur un échec. « L'erreur va être bénéfique. Ils pourront la "réparer" et ça va leur donner confiance en eux, au sein de la classe comme en général. » Une évolution du regard que les jeunes portent sur l'école — et sur eux-mêmes — qu'elle considère comme la véritable réussite de sa FlexiClasse.

Le spécialisé, un terreau propice aux nouvelles approches pédagogiques
Pour Ghislain Joppart, directeur de Sainte-Bernadette, la FlexiClasse répond à une nécessité de fond : individualiser au maximum des apprentissages que l'enseignement frontal ne permet plus de faire passer. Lorsque Sarah Ben Salem lui a présenté son projet, il lui a laissé carte blanche. « Le principe de la FlexiClasse permet de développer l'autonomie de l'élève et de lui redonner une estime de lui-même. C’est essentiel quand on sait que bon nombre de familles vivent l'inscription dans le spécialisé comme un échec », précise le directeur.
Toutefois, généraliser le principe de la FlexiClasse à toute l’école — ou même en dehors — serait très compliqué. « Ce projet demande du temps, de l’énergie, de l’espace et puis cela se heurte aussi quelque peu à la pression des évaluations externes, ce qui freinerait encore de nombreux enseignants à mon avis. »
Il pointe un dernier paradoxe, avec une pointe d'ironie : « L'avantage de l'enseignement spécialisé, et je vais volontairement grossir le trait, c'est que "tout le monde s'en fiche" ou presque. On a des obligations évidemment, mais ça signifie aussi qu’on possède énormément de libertés pour tenter des approches nouvelles », conclut le directeur.
- Retrouvez la FlexiClasse de Sarah sur instagram
- Nous avions rencontré Sarah Ben Salem dans le cadre de notre podcast « L’Heure de Fourche ». (Ré)écoutez l’épisode par ici :
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