Grèves à répétition, manifestations, colère de plus en plus palpable, dialogue rompu ou incompréhension profonde avec le monde politique, plus que jamais le métier d’enseignant traverse une crise profonde et de plus en plus longue. Un constat morose devant lequel se dresse Guillaume Grignard avec son livre Devenez Prof ! Les premières années du métier. Ce docteur en sciences politiques de l’ULB et enseignant en sciences économiques à Notre-Dame des Champs à Uccle y rappelle l’importance, la beauté et l’impact de ce métier passionnant et mû par des passionnés. Des relations avec les élèves aux débats en classe, de la solidarité entre collègues au temps de travail invisible, il esquisse sa propre vision du métier. Il y milite aussi pour une carrière plus mobile, une plus grande expertise disciplinaire et rappelle que malgré tous les aléas politiques, l’innovation pédagogique et la liberté de l’enseignant restent au cœur de son métier.
Avec ce livre, vous voulez inciter des jeunes à devenir prof ou des jeunes profs à rester dans le métier. Pouvez-vous tout d'abord revenir sur la façon dont vous vous êtes lancé dans le métier ?
« Je ne me suis jamais vraiment posé la question de devenir prof. Tout s'est joué dans les quelques mois de transition entre la fin de ma thèse à l’université et le début de ma carrière. On était alors en pleine crise de la Covid. À cette période, l'enseignement était souvent mentionné dans les médias : le nombre d'enfants sans enseignant, une école en souffrance, une société qui ne se structurait plus, etc. De mon côté, j’avais eu des profs incroyables qui m’ont beaucoup influencé, notamment à l’unif. Alors, je me suis dit pourquoi pas, moi aussi, prendre soin de ces générations de jeunes ? J'ai donc mis le pied dans un contrat très provisoire pour que ce provisoire devienne peu à peu le métier que j’exerce depuis quelques années maintenant. »
Vous défendez pourtant l'idée qu'on ne devrait pas forcément être enseignant toute sa carrière. Pourquoi ?
« Je suis en désaccord avec la manière dont les politiques de l'emploi sont pensées dans le monde de l’enseignement. On essaie de "fixer" les enseignants à leur poste, comme si un prof pouvait trouver du sens à donner le même cours pendant 40 ou 45 ans à des adolescents. Certains y arrivent, oui, mais c’est loin d’être une généralité et ça suit l’évolution de la société. Qui exerce encore aujourd’hui le même boulot toute sa carrière ? On est aussi beaucoup trop frileux sur ce que j’appelle les "outsiders" du système. Mon boulanger, par exemple, serait sans doute bien meilleur que moi pour parler de microéconomie à mes élèves. Je pense en réalité qu'il faut voir sa carrière en évolution, avec des allers-retours possibles entre l'école et d'autres mondes professionnels. »
Dans le livre, vous consacrez une partie importante à la relation avec les élèves. Comment avez-vous construit votre légitimité face à une classe ?
« Je m'appuie beaucoup sur le climat qu’on installe avec les élèves. Des classes où on ne rit jamais ne sont pas des classes dans lesquelles on travaille bien. Pour moi, l'humour permet une forme d'autorité douce. Un autre conseil, c’est de toujours prendre les élèves pour des grands. Ils adorent qu'on les traite comme des citoyens capables de réfléchir. Je peux vous assurer qu’ils vous le rendent. C'est ça que j'essaie de créer dans mes classes : une équipe qui travaille ensemble sur des projets, pas un public passif. »
Vous évoquez aussi la manière dont vous laissez de la place au débat en classe, y compris sur des sujets sensibles…
« Complètement. Il y a plein de débats que je suis content de mener en classe, sinon les élèves les auraient eus sur Instagram ou TikTok et je ne les aurais sans doute pas vus, ni eus avec eux. Chaque année, j'entends des âneries totales sur des sujets comme les droits LGBTQIA+ ou le racisme, et c'est justement en en parlant en classe qu'on arrive à leur donner une place qui est positive. La classe reste sans doute un des seuls endroits qui existe encore où on peut mener ces discussions sans les extrémités des réseaux sociaux. Un endroit dans lequel on est dans le raisonnement plutôt que dans l'émotion immédiate. »
Vous donnez également des exemples de projets qui sortent du programme strict.
« Oui, comme le faux débat que j’avais organisé sur les programmes économiques des candidats à la présidentielle française. Mes élèves devaient incarner un candidat par équipe et mener un vrai travail de recherche derrière. Ça a donné un débat théâtral avec public et c’était franchement génial. Je vais d’ailleurs refaire la même chose cette année autour des présidentielles de 2027, sur des enjeux géopolitiques. Ce genre de projet, comme les voyages scolaires par exemple, permettent d'aller au-delà du prescrit légal et de montrer autre chose aux élèves. »
Le livre lève le voile sur un univers assez peu connu du grand public : la salle des professeurs. Qu'y avez-vous observé ?
« Les gens me demandent toujours si ça se passe bien avec les élèves, jamais si ça se passe bien avec mes collègues. Or, dans beaucoup d'écoles, les relations entre collègues relèvent d'une logique de ressources limitées pour un nombre de personnes plus grand : même entre gens adorables, il y a une forme de compétition structurelle, pour les périodes, les années, les nominations, etc. »
Les témoignages recueillis pour le livre confirment-ils cette lecture ?
« Ce qui m'a le plus marqué, c'est que dans les écoles aux contextes plus difficiles, cette rivalité s'efface souvent au profit d'une plus grande solidarité entre collègues. Les différents statuts au sein d'une école — nommé, temporaire ou le prof qui prend les heures qu'on lui laisse — pèsent aussi beaucoup sur les relations entre collègues comme sur la santé mentale de chacun. Et ce, bien plus qu'on ne l'imagine de l'extérieur ».
Vous évoquez à de nombreuses reprises le temps de travail invisible des enseignants. Vous racontez une expérimentation pédagogique à ce sujet …
« J'ai testé l'an dernier des petites évaluations de connaissances par deux, en cahier fermé. Le résultat était très intéressant : j'ai entendu les élèves réfléchir, débattre entre eux sur ce qui était juste ou pas, alors qu'on n'entend jamais ça dans une interrogation individuelle. C’était génial d’un point de vue pédagogique et ça m’a permis aussi sur le plan personnel de diviser mon volume de corrections par deux ! C'est là, je pense, que se joue la vraie innovation pédagogique : dans l'exploitation créative de ce temps invisible, plutôt que dans la course à l'évaluation parfaite qui, souvent, nous épuise nous-mêmes. »
En parlant d’évaluation, vous pointez une idée intéressante : un élève qui excelle dans une matière pourrait en quelque sorte compenser un échec vécu dans une autre…
« C'est une piste que je continue à explorer, presque comme une utopie. Le système actuel n'encourage pas vraiment à l'excellence. Quand un élève est bon, il n'y a pas grand intérêt pour lui à viser plus haut. Or, imaginez qu'un élève brillant en philosophie mais très faible en mathématiques puisse compenser sa faiblesse par l’une de ses forces. Je ne sais pas si ce serait une bonne idée, mais je pense qu'il y a des choses à repenser là-dessus, dans un contexte où les seuils de réussite ont encore été relevés récemment. »
On évoquait un possible triptyque autour de Devenez prof !. Y aura-t-il une suite ?
« J'aimerais beaucoup en tout cas. L'utopie du projet serait de relire mon livre à la fin de ma carrière, pour voir ce qui aura survécu de ces réflexions de jeune prof. De comparer avec la situation qui sera la mienne à ce moment-là, et de voir aussi si je suis toujours enseignant ou non. Sinon, je pense à un deuxième volume qui cartographierait vraiment ce temps de travail invisible des enseignants, avec de véritables enquêtes de terrain. Ou encore à un sujet qui me tient particulièrement à cœur : celui de l'évaluation, sur lequel je continue de me poser énormément de questions. »
[... ] rien ne sera simple, mais le temps est peut-être plus propice que jamais pour développer des partenariats entre écoles et entreprises. Certaines conditions, qui nous manquaient depuis longtemps sont désormais réunies.
"La première autorité, on l’a sur sa matière"
Cette phrase prononcée par un de ses collègues l’a profondément marqué et il la fait sienne aujourd’hui. Pour Guillaume Grignard, un enseignant ne peut être crédible auprès de ses élèves que s'il maîtrise réellement son sujet, au-delà du « simple » programme.
« Les élèves ont besoin d'avoir des personnes qui ont travaillé pour des ONG, des banques ou que sais-je, mais qui viennent de l’extérieur. Ces enseignants-là ont une vraie expertise, un vécu », précise Guillaume Grignard. « J'ai un petit doute sur le fait qu'on puisse être un expert d’une matière en particulier quand on a fait 4 ans de formation sans master, sans Erasmus ou sans autre expérience. Je pense que c'est un problème fondamental de la formation actuelle en 4 ans. On crée surtout des didacticiens qui sont tout à fait capables de donner le cours qu'on attend d'eux, mais qui ne sont pas pour autant des experts d’un sujet. Je conseillerais donc à tout futur jeune prof, de financer encore 2 années de master s’il le peut ou d’acquérir de l’expérience en dehors du monde de l’enseignement, pour y revenir ensuite. Bref, ils ne doivent pas se précipiter. Avoir un peu plus de bouteille avant de se lancer aiderait aussi grandement les jeunes profs à rester dans le métier. Tout comme le fait d’être parent. Ça peut aider, car il n’y a rien à faire : quand on devient parent, on commence à devoir gérer certaines choses qu’un enseignant doit faire au quotidien. »
Peut-on encore devenir prof en FWB ?
Dans Devenez Prof ! Les premières années du métier, Guillaume Grignard le signale d'emblée, il a fait le choix de faire abstraction — autant que possible — du contexte politique qui agite l'enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais entre l'écriture du livre, sa sortie et l’entretien qu’il a accordé à Entrées libres, plusieurs mois se sont écoulés. L'actualité n'a rien arrangé, bien au contraire : avec des réformes qui s'enchaînent, le mécontentement grandissant et les nombreuses incertitudes qui persistent. D'où la question qui s'impose : peut-on encore faire abstraction de ce climat morose ? Ou en d’autres termes : peut-on encore vouloir, aujourd'hui, devenir prof en Fédération Wallonie-Bruxelles ?
Pour Guillaume Grignard, la réponse passe d'abord par une réalité institutionnelle qu'il juge trop peu débattue. Le fait que la Fédération Wallonie-Bruxelles ne dispose d'aucune recette fiscale propre n’est pas sain. Cela confine la FWB à agir uniquement sur ses dépenses. Une contrainte structurelle qui appellerait, selon lui, une septième réforme de l'État. « Un débat que la classe politique francophone de gauche, de droite comme au centre préfère aujourd'hui écarter », regrette l'auteur.
Pourtant, il refuse le fatalisme. Comme tout fonctionnaire qui dépend des couleurs politiques de son employeur, l'enseignant doit selon lui accepter de traverser plusieurs grandes réformes au cours de sa carrière — 5 ou 6 — sans s'y épuiser. « Malgré tout, ce qui reste intact », insiste-t-il, « c'est la maîtrise de l’enseignant sur son temps de travail invisible, comme les corrections, les préparations et les évaluations. C’est notre vraie marge de liberté, sur laquelle aucun ministre ne peut légiférer. Il ou elle encadre nos heures visibles, mais jamais ces heures invisibles, qui représentent pourtant le plus gros volume de notre métier. C'est là que se logent toute notre marge de manœuvre et notre capacité d'innovation. »
Guillaume Grignard
Devenez Prof ! Les premières années du métier
Academia (Pixels), 19,5€.
D'autres articles
pourraient vous intéresser
-
Numéro 210 -Monde -

Thomas Roy, de la cour de récré au FabLab, un parcours hors des sentiers battus
Numéro 210 -Confidences -

Enseignant·e : créateur·trice de souvenirs et d'avenir
Numéro 210 -Humour -

Les Bons Plans du mois - Juin 2026
Numéro 210 -Bons plans




