En février dernier, Entrées libres consacrait son dossier au métier d'éducateur spécialisé, des professionnels indispensables, mais encore trop méconnus, même au sein des écoles qui les emploient. On y traitait de l’évolution du métier, voire de sa révolution au cours des cinquante dernières années, du manque de reconnaissance dont souffrent beaucoup d’éducateurs — souvent lié à un manque de connaissance du métier tout court — ou encore de son absence assez inexplicable dans le fondamental, sauf exceptions. Pour ce second dossier, on a décidé de quitter les constats pour se rendre sur le terrain. Se glisser dans le quotidien du Collège Don Bosco de Woluwe-Saint-Lambert, où éducateurs du fondamental et du secondaire coexistent, et de plus en plus, travaillent ensemble.
Educateurs spécialisés : plongée au cœur du quotidien scolaire
Il est un peu avant midi quand Benoît Nicolaes nous reçoit à l’école. Autour de lui, quelques élèves gravitent encore, en attente d'un mot, d'une décision ou simplement d’une oreille attentive. On croise aussi l’un ou l’autre prof ou encore l’une des deux directrices du Collège. «Si on me cherche, on sera dans le local d’à côté», explique Benoît.
Seul éducateur de la section fondamentale du Collège Don Bosco, le PO a fait le choix de l’engager sur fonds propres. Benoît Nicolaes est un peu au four et au moulin à l’école. Malgré un emploi du temps ultra-chargé, il a accepté de recevoir Entrées libres pour se livrer sur son quotidien d’éducateur spécialisé au sein d’une école fondamentale.
Dans le bâtiment situé de l’autre côté de l’une des cours de récré, à quelques dizaines de mètres, Maxime Albrecht vient lui de terminer une rencontre avec des parents. Il est conseiller principal d'éducation (CPE) et coordonne l’équipe de huit éducateurs de la section secondaire, qui compte un millier d'élèves.
Tous deux possèdent la même formation d’éducateur spécialisé, la même vision éducative, mais leurs réalités de terrain — pourtant partagées au sein du même établissement — sont profondément différentes.
Benoît Nicolaes n'est pas venu de l'enseignement. Militaire de formation, il a ensuite travaillé dans le secteur du sans-abrisme avant de rejoindre le Collège Don Bosco. Sa formation d'éducateur spécialisé en activités socio-sportives et son expérience ont façonné sa manière d'aborder le métier, où ses maître-mots semblent être le projet, les relations humaines et la prévention. « Je fonctionne beaucoup par projets», confirme ce dernier. «Ça me permet de collaborer avec les titulaires et de leur enlever une partie de la charge mentale, de montrer ce que je fais au quotidien et puis, surtout, c'est au bénéfice des élèves. C’est ça, mon moteur au quotidien. »
Les exemples ne manquent pas. Benoît Nicolaes organise le Brevet du cycliste avec Pro Vélo, une journée handisport inter-écoles, une pièce de théâtre sur le harcèlement avec le théâtre Alvéole, etc. Autant de projets qui mêlent prévention, esprit de groupe et une certaine ouverture sur le monde.
De l'autre côté de la cour, Maxime Albrecht observe son « collègue » du fondamental avec beaucoup d’estime et une certaine franchise. « J'ai un constat clair. Des éducateurs en primaire, il en faudrait cinq ou six ici au Collège Don Bosco. Benoît, lui, il est seul pour 530 élèves. Il court véritablement partout. Nous, on est huit pour 1 000 élèves et je ne dirais pas qu’on est de trop, au contraire. Alors vous voyez bien la différence de proportion... »
Une quasi-absence d’éducateurs dans le fondamental qui a des répercussions dans le secondaire. « Chaque année, je vois arriver des élèves en première secondaire qui ont de plus en plus de difficultés liées au cadre, à la gestion des émotions ou au respect des règles », poursuit Maxime Albrecht. « Lorsque l'on s’intéresse aux cas d’exclusions d’élèves, ils ne concernent souvent que les premières et deuxièmes. Autant d’élèves pour qui le cadre du secondaire est un choc complet. Ce constat, il est évidemment lié à la quasi-absence d’éducateurs dans le fondamental. Un éducateur ne pourrait pas tout résoudre, mais en favorisant la prévention et le travail avec les plus jeunes, on favoriserait notamment la transition fondamental-secondaire. On en fait d’ailleurs l’expérience avec Benoît. »
Construire des ponts entre fondamental et secondaire
Ce que Benoît Nicolaes, Maxime Albrecht et les autres éducateurs du secondaire ont bâti ensemble relève autant du bon sens que d'une vision partagée de l'éducation. La collaboration entre le fondamental et le secondaire, qui n'existait pas ou peu avant, prend aujourd'hui des formes concrètes. Avec par exemple la mise en place d’une matinée d'accueil des sixièmes primaires dans les classes du secondaire, pour démystifier cette transition. Ou encore des passages de Maxime Albrecht dans toutes les classes de sixième primaire aux environs des mois d’avril-mai, pour présenter le fonctionnement de l'école secondaire. « Quand les jeunes arrivent dans le secondaire, Benoît prend un moment pour m'expliquer le contexte familial des élèves, comment se sont passées les primaires, les choses auxquelles je dois faire attention », ajoute encore Maxime Albrecht. « On n'a pas juste le regard du titulaire de sixième — même s’il est intéressant — on a aussi le regard précieux de Benoît, qui fait preuve de la même attention que nous. »
Des échanges entre ces deux mondes qui débouchent aussi sur des solutions éducatives… inattendues. Maxime Albrecht en donne un exemple parlant : « On a un jeune hyperactif qui devient parfois ingérable en classe. Après en avoir discuté avec Benoît, je l’ai envoyé dans la cour de récré du fondamental. J’ai alors vu cet élève se transformer. Tous les enfants lui couraient après, il prenait du plaisir, se sentait utile et pouvait se défouler. Au final, ça a été une belle sanction éducative, qui avait beaucoup plus de sens que de l’exclure d’un cours et de lui faire gratter des lignes par exemple. »
Professionnels de l'imprévu, hommes de relations
L'un et l'autre partagent une même conception du cœur du métier : la relation. « L'éducateur spécialisé, c'est un professionnel de la relation et de l'adaptabilité », précise Benoît Nicolaes. « On a notre horaire, notre organisation et puis on voit ce qui arrive. Pour moi le cadre n'est pas ennemi de la flexibilité, il en constitue l’une des conditions. Quand je travaille avec des stagiaires, souvent je leur dis que ma manière de fonctionner, c'est un peu comme dans un ring de boxe. C'est-à-dire qu'on a les quatre coins qui sont fixes — et ça, ça peut être les valeurs de l'école ou nos valeurs à nous. Le reste est élastique. Pour les enfants, ce cadre les sécurise. Il faut néanmoins pouvoir nous laisser de la flexibilité, parce que travailler avec de l'humain, ce n’est pas comme de travailler avec des boîtes de conserve qu’il faut trier et organiser dans une grande surface.Il y aura forcément de l’imprévu et des émotions. »
Au secondaire, Maxime Albrecht a transformé en profondeur la vision de l'éducateur dans son école, à la demande de sa direction. « C'est fini l'éducateur surveillant qui est juste là pour surveiller et prendre des présences en classe. Aujourd'hui, 80 % de notre temps, il est vraiment destiné au suivi des élèves et à la mise en place des projets. »
Sa description des trois axes du métier rejoint ce que le dossier de février avait mis en lumière. D'abord, l'épanouissement personnel de l'élève — « qu'il se sente bien dans ses baskets » — ensuite, le suivi administratif et enfin, l'encadrement des temps hors cours — non plus comme un pion planté au milieu de la cour, mais en tant qu’éducateur spécialisé qui organise des activités, joue aux jeux de société avec les jeunes et crée du lien. « La surveillance, elle est toujours là. Mais elle consiste surtout à partager du temps avec les élèves. »
Les deux hommes insistent également sur l'importance du travail en réseau — au sens très large. Benoît Nicolaes collabore avec Pro Vélo, la Ligue handisport francophone, Child Focus, mais aussi avec d'autres éducateurs d'écoles voisines rencontrés par hasard dans le quartier. « Pour éduquer quelqu'un, il faut un village. On se rend vraiment compte que les familles qui ont des difficultés, elles n'ont parfois pas de village autour d'elles. »
Maxime Albrecht, lui, participe à des temps d'intervision avec des étudiants ou avec ses pairs, encadre des stagiaires ou rend encore visite à des éducateurs en maison de repos. Il y voit une nécessité professionnelle. « Ça me rattache aux racines de pourquoi on est là. Les éducateurs spécialisés sont présents dans énormément de secteurs. Mais ce qui nous relie, c’est notre volonté d'aider les autres, de mettre l’humain en avant. »
Une inégalité qui perdure et qui fait mal
Derrière la richesse de ces échanges, une réalité s'impose. Benoît Nicolaes est seul dans le fondamental. Financé sur fonds propres, il ne bénéficie pas du même statut que ses collègues du secondaire. Il travaille une semaine sur deux pendant les vacances, sans les avantages liés au cadre de l'enseignement. Manuela Sanchez, l’une des directrices de la section fondamentale ne cache pas sa fierté de l'avoir engagé: « C'est une pièce fondamentale dans le fondamental », mais reconnaît aussi l'injustice de la situation. Maxime Albrecht est plus direct encore : « Benoît, pendant les vacances, une semaine sur deux, il doit venir travailler et il est tout seul dans l'école. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas le même statut que moi. Ce qui n'est pas logique. Dans l’idéal, Benoît ne devrait même pas être payé sur fonds propres, il devrait y avoir un éducateur dans chaque école fondamentale, au moins. »
Benoît Nicolaes plaide et milite de son côté pour qu'un profil de fonction soit enfin défini dans le fondamental — comme il en existe un pour le secondaire depuis 2019. «Non pas comme une contrainte où on aurait une liste de tâches imposées, mais comme une reconnaissance du travail accompli. Une reconnaissance qui permettrait à tous les éducateurs de mettre en avant leurs compétences et leur savoir-faire, pour mieux coconstruire l’école de demain. Main dans la main avec les élèves, parents, enseignants et membres des équipes éducatives et pédagogiques. »
En attendant, les deux hommes continuent à tisser, d'une cour à l'autre, les fils d'une collaboration qui témoigne de ce que l’éducation peut amener de meilleur quand elle se pense sur le long terme.
Dans les pas d’un éducateur du fondamental
Présent au Collège Don Bosco de 9h à 18h30, Benoît Nicolaes nous décrit sa journée «type». Un quotidien fait d’imprévus et où la routine a du mal à s’installer, même si certains rendez-vous fixes sont fondateurs pour son métier.
9h – 10h : Le débriefing du matin
« Dès 9h, je retrouve les deux directrices (voir page 10) pour faire le point sur la veille. Ça peut concerner un parent que j'ai eu au téléphone, un conflit réglé en fin de journée ou une situation à surveiller. Comme je suis là jusqu'à 18h30, il est important qu'elles soient au courant de tout ce qu'il s'est passé. »
La surveillance de la récréation en compagnie des professeurs. « C'est un moment d'observation, de prévention et de présence. Je suis là (avec des enseignants) pour m’assurer que tout se passe bien, que les tensions s’apaisent et pour gérer les petits accidents, grâce notamment à mon brevet en premiers secours ».
10h25 - 12h05 : Animation, projets et suivi
La matinée se poursuit selon un programme mouvant façonné par des interventions en classe, la préparation de projets, la gestion de courriers ou encore les contacts avec des partenaires extérieurs. « Ça peut être une animation sur le harcèlement, une préparation pour la journée handisport, un mail à la police pour un projet de prévention... L'agenda existe, mais il est très susceptible d'être bousculé. »
12h05 - 13h30 : Repas chauds, temps de midi
L’un des temps fort de la journée. Benoît Nicolaes veille à ce que tout se passe bien au niveau des repas chauds, coordonne les ALE (Statut d'une personne inscrite comme chercheuse d'emploi inoccupée depuis 12 mois) et les intervenants du parascolaire, puis veille sur les élèves au sein de la cour de récré.
13h30 - 14h : Réparations et imprévus
Entre le temps de midi et le début de l'après-midi, Benoît tente de manger. Mais ce moment est régulièrement décalé — parfois jusqu'à 15h. « Si on a eu un incident pendant la récré, je vois les élèves concernés, on discute, on cherche des solutions. Ça peut être plus ou moins long en fonction des situations. »
14h - 15h : Logistique et coordination
L'après-midi réserve son lot de tâches moins visibles, mais tout aussi essentielles : coordination avec le personnel d'entretien, suivi de dossiers administratifs, préparation des activités. Ce créneau — ou le précédent — accueille aussi des rendez-vous parents-titulaires-éducateur. « C'est important qu'ils aient lieu pendant le temps scolaire. Ça permet d’avoir de vraies discussions. »
15h15 - 15h40 : La sortie
Benoît est au portail. Il contrôle les cartes de sortie des élèves, répond aux questions des parents qui l'interpellent au passage. « C'est souvent là que les parents glissent une information importante, ou que je leur transmets quelque chose. J’y forge un lien qui compte vraiment. »
15h40 - 16h45 : L'étude dirigée
Au Collège Don Bosco, pas de garderie classique avant les devoirs, l’école a fait le choix de l'étude. Benoît supervise ce moment en veillant à ce que les élèves — de la P1 à la P6 — s'installent et entament leur travail, en étude dirigée ou surveillée selon le niveau.
16h45 - 18h30 : La garderie
La journée se termine dans la cour, en compagnie d'un frère salésien. Benoît gère les parents et les derniers enfants, avant de fermer l’école vers 18h30, parfois 19h. « Ça fait des longues journées. Mais c'est important que les parents sachent qu'il y a quelqu'un de présent du matin au soir. Ça rassure, ça crée du lien et ça permet un vrai suivi. »
« L’éducateur, un élément fondamental… au sein du fondamental »
Dans la foulée de l’interview réalisée en compagnie de Benoît Nicolaes, Manuela Sanchez (directrice P3-P6) et Vinciane Bontemps (directrice maternelle et P1-P2) racontent ce que l'arrivée d'un éducateur a changé concrètement dans leur quotidien de directrices, mais aussi dans le quotidien de leur communauté scolaire.
«Avant Benoît, c'était nous qui devions tout gérer. » C'est avec ces quelques mots que les deux directrices du fondamental au Collège Don Bosco de Woluwe-Saint-Lambert ouvrent l'interview. « La gestion des conflits, des bobos, des parents inquiets, des situations sensibles : tout ça reposait entièrement sur nos épaules. Je me souviens qu'à 13h30, c'était la gestion des conflits dans la cour jusqu'à 14h, voire 15h. Puis seulement, on faisait autre chose. »
Aujourd'hui, la donne a bien changé. Benoît Nicolaes est présent à chaque récréation, traite les situations disciplinaires, assure le suivi de dossiers complexes, maintient le lien avec les familles et… libère par la même occasion du temps pour ses directions. Pour qu’elles puissent, elles aussi, se concentrer sur leurs missions premières.
« Au départ, l'objectif était surtout qu'il gère tout ce qui relevait du disciplinaire. Et il le fait puisqu'il est présent à chaque récréation. Il gère immédiatement les conflits et sanctionne si nécessaire, et puis il suit les dossiers tout en collaborant avec nous », ajoutent Manuela Sanchez et Vinciane Bontemps. «Mais dans la pratique, il va bien au-delà. Ça, ce n’est pas quelque chose qu'on lui a demandé à son arrivée. C’est lui qui a proposé, proposé et encore proposé. Les projets se sont alors multipliés. Maintenant, on ne pourrait pas se passer de Benoît. C’est simple à dire, mais il est devenu un élément fondamental au sein de notre école fondamentale. »
Vinciane Bontemps y voit un précieux élément de prévention. « Ces projets de cohésion de groupe que Benoît a mis en place, ils ont probablement désamorcé des situations auxquelles on aurait dû faire face autrement. C'est de la prévention invisible, mais au quotidien, son impact est bien réel. »
Le lien avec les parents est également au cœur des apports que peut fournir un éducateur spécialisé comme Benoît Nicolaes. Décalé dans son horaire pour être présent en fin de journée, Benoît peut accoster les parents à la sortie, traiter un conflit naissant avant qu'il ne s'emballe. « Il y a des situations qui sont gérées dans la journée et qui ne prennent pas d’ampleur grâce à ça », ajoute Vinciane Bontemps. « Ça nous permet, à nous en tant qu’école, d’être davantage dans le lien école-famille. Il est l’un de nos piliers en la matière. »
Sur fonds propres : une chance et une injustice
Le Collège Don Bosco a la chance d'appartenir à un PO qui a fait le choix d’engager un éducateur spécialisé sur fonds propres pour sa section fondamentale. « Avec l’école secondaire, on a une comptabilité commune, ce qu'une école autonome n'a pas. C'est un coût, mais c’est aussi un choix assumé. On est bien conscientes de la chance d’avoir Benoît parmi nous. »
Tout n’est pourtant pas parfait. En effet Benoît Nicolaes, employé sur fonds propres, ne bénéficie pas du même statut que ses collègues du secondaire. « Nous, on trouve que c'est une injustice profonde », concluent les directrices. «On nous répète toujours qu’il n’y a pas d’argent, mais on nous appelle pourtant écoles fondamentales. Il faut peut-être se rappeler que ça sous-entend de poser les fondations, les fondements. Des éducateurs spécialisés dès le fondamental, ça fait partie intégrante de ces fondations. »
« Un éducateur dans le fondamental : pas un luxe, mais une nécessité »
Présidente du Collège des directeurs de l'enseignement fondamental (ordinaire et spécialisé) et directrice de l'école Les Chardons à Chastre, Béatrice Barbier rappelle que le SeGEC plaide pour une reconnaissance structurelle des éducateurs dans le fondamental. Un combat mené de longue haleine, sans que les gouvernements successifs ne bougent.
Dans les écoles fondamentales, aussi bizarre que cela puisse paraître, on ne retrouve pas la trace d’éducateurs de manière structurelle. La seule personne capable d'assurer l'écoute, le suivi et le lien pour un enfant en difficultés, c'est en réalité le directeur. « Mais dans les faits, la direction est souvent débordée et n'a pas de temps à consacrer. C'est encore plus vrai dans l'enseignement spécialisé, où les besoins sont décuplés », constate sans détour Béatrice Barbier. «Si on demande aux enseignants de prendre le relais, là aussi, ça coince bien souvent. Ils font leur maximum en classe, mais quand ils sont face à 8 ou 10 élèves avec des troubles en tous genres, c’est compliqué ! »
Ce bricolage pourrait un jour s’écrouler
Pour la présidente du Collège des directeurs de l'enseignement fondamental, l'éducateur spécialisé dans le fondamental ne devrait pas être un profil-gadget comme l’absence de statut officiel pourrait le faire croire. «Au contraire, c’est lui qui devrait être le garant de ce lien — entre l'élève, l'école, les enseignants et la famille. Il endosserait des missions naturelles liées à sa formation et d’autres plus liées à l’école en elle-même. Comme quand un enseignant est absent par exemple. En primaire, contrairement au secondaire, on répartit les élèves dans les autres classes parce qu’on ne sait pas faire autrement. Avec un éducateur dans chaque école, on pourrait mettre un vrai suivi des élèves en place quand ça arrive, plutôt qu'une solution de dépannage. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. »
À l'école Les Chardons, Béatrice Barbier a la chance d'avoir trois éducateurs — mais sur des régimes très différents. Le premier est financé par la Fédération Wallonie-Bruxelles, le second est engagé par le PO et un dernier est mis à disposition par l'hôpital partenaire. « Je m'estime très chanceuse. Mais rien n'est structurel. J’ai donc très peur qu’un jour une partie de cette aide disparaisse. Il en va de même pour bon nombre d’écoles fondamentales qui bénéficient de temps à autre de l’aide d’un éducateur "prêté" par l’école secondaire regroupée au sein du même établissement scolaire. Mais dans un avenir proche, on le sait, le secondaire va voir son nombre d’élèves augmenter. Ils en auront donc plus besoin et risquent de ne plus pouvoir les "prêter". C’est ça le risque du bricolage actuel: il peut s’effondrer du jour au lendemain. »
Le SeGEC se bat, le gouvernement ne répond pas
Le Collège des directeurs, dont Béatrice Barbier est présidente, porte cette revendication depuis des années. La réponse du gouvernement actuel est toujours la même : « On n'a pas de sous. Si vous venez avec des idées, on vous écoutera. Mais on ne mènera aucun débat de fond. » Une posture que la directrice juge inacceptable, tout en reconnaissant que les précédents gouvernements avaient au moins accepté de discuter — sans jamais concrétiser.
« Pourtant, avoir un éducateur dans chaque école fondamentale, ce ne serait pas un luxe, mais une nécessité. », conclut Béatrice Barbier. « Aujourd'hui, on demande tellement de choses aux élèves, mais sans qu'il n'y ait personne pour récupérer ce qu'ils déposent. »
Christophe Rémion est éducateur spécialisé, enseignant et chef du département des éducateurs spécialisés à la Haute École Léonard de Vinci. Il tire la sonnette d'alarme sur la quasi-absence des éducateurs dans l'enseignement fondamental. Il interpelle le politique en général, plaide pour une meilleure collaboration entre professionnels au sein de l'école tout en n’oubliant pas de balayer devant sa porte. Il appelle les éducateurs eux-mêmes à devenir les acteurs de leur propre changement. Il évoque également les changements qui se sont opérés au sein de sa haute école, où des étudiants issus de filières différentes apprennent à connaître les domaines de compétences de chacun. Pour que plus tard, une meilleure collaboration puisse se mettre en place sur le terrain. Au sein des quatre murs des écoles, comme en dehors.
Plus qu’une bizarrerie, en quoi la quasi-absence d’éducateurs dans le fondamental est-elle si problématique ?
« C’est une donnée… fondamentale à prendre en compte, surtout que leur absence ne correspond plus du tout à l'évolution des réalités sociales, ni aux profils des élèves qui y sont présents. On y observe des problèmes de maltraitance, d'addiction aux écrans, de difficultés de socialisation, de harcèlement aussi, et ce dès les plus jeunes âges. Le fait est que si on ne pose pas de diagnostic tôt, on crée en réalité des bombes à retardement prêtes à exploser dans le secondaire. Avec des éducateurs qui doivent alors gérer 150 ou 200 élèves, dont 25 nécessitent un suivi quotidien pour des situations personnelles plus importantes. Avec du décrochage scolaire, du harcèlement, des troubles dys, des problématiques familiales lourdes, etc… qui peuvent vite devenir compliquées à gérer. En parallèle, cela signifie aussi que si l’éducateur place en priorité son énergie sur les élèves en difficulté, il aura tendance à oublier les autres alors que c’est tout aussi stigmatisant de dire à un enfant: "Toi, tu vas bien, je n’ai pas de temps pour toi". En effet, chaque élève a besoin d’être reconnu, valorisé, qu’on s’intéresse à lui, ça fait partie intégrante de notre métier. Néanmoins, si les éducateurs passent tout leur temps à gérer les urgences, ils n'ont plus les moyens de s’occuper des autres élèves… »
Vous parlez de « bombes à retardement », c'est une image très forte !
« Solayman Laqdim (Délégué général aux droits de l’enfant, NDLR) compare la situation à une fuite d’eau où l’on met en place des bassines de plus en plus grandes pour récupérer l’eau qui s'écoule, mais sans s’attaquer à la fuite en elle-même. Une comparaison qui n’est pas vraie que pour l’enseignement, mais qui se vérifie de manière générale dans d’autres secteurs. Comme avec la nouvelle IPPJ qu’on va ouvrir, les prisons surpeuplées, etc. On privilégie la répression à de la prévention. Pourquoi? Tout simplement parce que la prévention, par définition, ce n’est pas chiffrable. Comment prouver qu'un jeune qu'on a bien accompagné en primaire ne va pas dévier vers l'aide à la jeunesse plus tard ? C’est là que ça coince, parce que le politique, lui, il veut du chiffre, des résultats. Pourtant, les données sont là: les violences des jeunes augmentent, la précarité s'aggrave, les problématiques sociales se complexifient. Tout cela nécessite qu'on renforce la prévention — et notamment qu'on mette plus d'éducateurs là où les besoins sont réels, comme dans le fondamental. »
Vous insistez aussi sur la nécessité d'une meilleure collaboration au sein de l'école, entre membres de l’équipe éducative ?
« Il n’est pas normal de constater encore aujourd’hui que nombre de profs, de directions et d’éducateurs ne se comprennent pas. L'école fonctionne comme un puzzle dans lequel chacun — l'éducateur, l'enseignant, le directeur, l'agent PMS, etc. — constitue une pièce. Mais pour qu’il s’assemble correctement ce puzzle, il faut encore que chacun connaisse la forme de la pièce voisine. Or, sur le terrain, on observe encore trop souvent des situations pour lesquelles les membres des équipes éducatives n’ont pas la moindre idée de ce que fait le collègue d'à côté, de ses capacités et de ses missions. Ce n’est pas quand on débarque sur un lieu de travail qu'on doit découvrir ce qu'est un agent PMS ou comment fonctionne un prof d'éducation physique. Cet écolage doit commencer sur les bancs de l'école. Et ça, je le dis en tant que formateur d’éducateurs, en balayant devant ma propre porte. À la Haute École Léonard de Vinci, on a commencé à mettre en place des séminaires qui réunissent des étudiants de filières différentes — éducateurs, profs d'éducation physique, ergothérapeutes, etc. — autour de situations concrètes tirées du terrain. On travaille sur les représentations mutuelles, on apprend à nommer ce que fait l'autre, on comprend à quel moment intervenir ou passer le relais. On invite aussi des professionnels déjà en poste qui viennent témoigner et expliquer comment ils ont construit une vraie collaboration. C'est précieux, parce que ça montre que c'est possible et que ça peut aboutir à des résultats surprenants. »
Vous défendez aussi la nécessité pour les éducateurs spécialisés de sortir des quatre murs de leur école. Ça signifie quoi dans la pratique?
« Ça aussi, c’est fondamental. Le travail de l'éducateur spécialisé ne peut pas se limiter aux quatre murs de son établissement. Il faut absolument lui octroyer deux ou trois heures par semaine pour faire du réseautage. Que ce soit avec les AMO (services d’actions en milieu ouvert), les maisons de jeunes, les écoles de devoirs, Infor Drogues, les foyers de quartier, les associations, etc. Il est très facile de dire par exemple à un élève en décrochage: "Rends-toi à l’AMO d’en face, ils pourront t’y aider." Dans les faits, beaucoup d’élèves ne s’y rendront jamais, sauf si on les accompagne pour faire ce premier pas avec eux et qu’on leur montre qu’on connaît les personnes qui vont le recevoir, qu'on travaille ensemble. Je dirais même qu’il faut encore aller plus loin en créant des réunions entre éducateurs de différentes écoles, issues d'un même quartier. Ces réunions permettraient de croiser les données et de poser un diagnostic social commun. Pour déterminer les problématiques les plus présentes dans le quartier, le nombre d’élèves qui fréquentent les maisons de jeunes, à quelle heure, pourquoi, etc. Tout ça, ça formerait un ensemble d’actions qui pourraient aiguiller le travail éducatif et lui permettre d'être vraiment "efficace" — vu que c’est un peu ce qu'on attend partout. Évidemment, les réalités sont différentes entre une école située en milieu urbain et rural. Mais le principe général doit rester le même. Il est vital que l'éducateur connaisse le tissu social situé autour de lui pour pouvoir y orienter les élèves au bon moment. »
Il y a quelque chose qui revient dans votre discours : la différence entre « être » éducateur et « faire » éducateur. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
« C'est peut-être un des points sur lesquels j'insiste le plus. Surtout dans ce contexte de pénurie où certaines écoles évoquent un peu trop vite le titre pénurie et engagent un peu le premier venu pour devenir éducateur. Entre faire éducateur et l’être, il y a un monde de différence. Ce monde de différence, c’est trois ans d'études, des outils, une posture, une façon d'observer et d'analyser. Ce n'est pas en proposant par exemple à un professeur d'éducation physique fatigué de "faire l'éduc pour se changer un peu les idées" qu'on résout le problème. C’est même bien pire. Avec une personne non formée, qui ne possède pas les bons outils, qui n’a pas la bonne posture, on peut vite renforcer une problématique plutôt que la résoudre. Je me souviens d’ailleurs d'une visite de stage dans une école primaire. À la pause de midi, deux éducateurs assuraient la surveillance. L'un circulait entre les tables de la cantine, l'autre était plongé dans ses messages WhatsApp. Or, ça peut paraître tout bête, mais en tant qu’éducateur spécialisé, il faut regarder ce qu’il y a dans les boîtes à pique-nique. Certains élèves ont systématiquement droit à du pain rassis, des boîtes vides, d’autres à d’énormes pains au chocolat, d’autres encore à des boîtes bien garnies avec des légumes soigneusement coupés, etc. Ça prend 10-15 minutes d’observation. Un laps de temps qui permet à un éducateur attentif de déceler une situation de précarité alimentaire, de planifier un atelier nutrition, d’alerter un parent, ou encore de construire un plan d'accompagnement pour l'année par exemple. À l'inverse, quinze minutes sur WhatsApp – même si ça semble banal – ça peut laisser passer l'essentiel. Comme avec une petite fille qui se plaignait chaque mardi matin de douleurs. C'est le professeur d'éducation physique, en notant que cela se répétait chaque semaine le même jour, qui a fini par alerter l'éducateur et le PMS. En croisant leurs observations, ils ont compris en trois mois qu'elle était victime d'abus. Sans cette vigilance croisée, cette trajectoire aurait pu basculer vers quelque chose de bien plus grave. Quinze minutes d'observation peuvent changer une vie. Quinze minutes sur WhatsApp aussi — mais pas dans le bon sens. »
Vous ne ménagez pas non plus les éducateurs eux-mêmes. Vous leur demandez de « balayer devant leur porte ».
« Oui, et c'est un message que je tiens à faire passer clairement. C'est trop facile de dire que le problème, c'est toujours les autres — que la direction ne les comprend pas, que le politique ne donne pas les moyens, que les collègues ne collaborent pas toujours. Alors, tout ça est vrai, en partie, mais c’est aussi aux éducateurs à devenir ou à être les premiers acteurs de leur propre changement. Un éducateur qui accepte sans rien dire de vendre des billets de tombola, de remplacer un enseignant absent ou de gérer toutes les tâches que personne d'autre ne veut faire, eh bien, cet éducateur-là, il contribue à entretenir le flou sur son métier. À l'inverse, un éducateur capable de nommer ses pratiques, d'argumenter ses choix d'outils, d'aller voir sa direction avec un projet et des objectifs clairs, celui-là construit sa légitimité de l'intérieur. Il n'attend pas la reconnaissance, il la crée. C’est essentiel. L'éducateur spécialisé doit avoir confiance en lui, savoir se hisser à la hauteur des autres professionnels autour de la table. Il n'est pas moins important qu'un professeur, qu'un agent PMS ou qu'un directeur. Comme expliqué auparavant, il constitue une autre pièce du puzzle. Cela vaut aussi pour ceux qui les forment : nous aussi, formateurs, on doit balayer devant notre porte. Mieux outiller les étudiants à travailler en réseau, à connaître les acteurs avec lesquels ils collaboreront, à observer et analyser avant d'agir et surtout, à savoir expliquer ce qu'ils font et pourquoi ils le font ! C’est essentiel dans un métier comme le nôtre, profondément humain. »
Pour aller plus loin dans la réflexion sur les éducateurs et la nécessité «de prévenir plutôt que de guérir», nous vous invitons à consulter le numéro 126 de la revue L’Observatoire: «Investir dans la prévention».
Sur le terrain, autant d'éducateurs que de réalités
Pour réaliser ce dossier, Entrées libres ne s'est pas contenté de rencontrer quelques éducateurs de manière individuelle. La rédaction s'est aussi rendue à plusieurs moments d'intervision. Un premier organisé par le Service Diocésain de l'Enseignement Fondamental (SeDEF) et destiné aux éducateurs du primaire. Un second, organisé par le CREMS, qui rassemblait des éducateurs du secondaire au CPSE de Grivegnée. Enfin, un dernier, à Namur, qui permettait à des représentants des hautes écoles et à des éducateurs spécialisés de faire le bilan des ateliers organisés tout au long de l'année dans les différents diocèses. De ces rencontres, une certitude s'est imposée : derrière le titre d’« éducateur spécialisé », il existe presque autant de compréhensions du métier qu’il y a d'écoles.
« Tout dépend de la place qu'on nous donne dans l'école », résume une éducatrice du primaire lors de la rencontre organisée par le SeDEF. Une idée qui reviendra systématiquement, sous des formes variées, dans chacun des trois moments d'intervision. Certains éducateurs ont un bureau, un projet clairement défini et en raccord avec leurs missions, une direction qui leur fait confiance et leur laisse un vrai champ d'action. D'autres sont confrontés à une méconnaissance – parfois profonde du métier – voire carrément rappelés à chaque rentrée sous « condition(s) ». S’il reste des heures d'encadrement différencié, si des enseignants « choisissent » ou non de vouloir un éducateur dans leur école ou encore si des directions les jugent «utiles » …
Les inégalités de considération ne s'arrêtent pas là. Elles se glissent jusque dans les missions quotidiennes. « On nous demande parfois de faire le travail de cinq personnes sur une seule journée », lâche une participante de la rencontre du SeDEF. Elle explique ainsi être amenée à remplir des missions qui relèvent normalement des tâches habituelles des puéricultrices, institutrices, surveillantes voire d’animatrices. « On fait le boulot de quatre pour le salaire d’une seule », abonde une autre voix du même groupe.
Dans un texte réflexif posté sur les réseaux sociaux, Francis Mulder, président du CREMS (Collectif de Réflexion des Éducateurs en Milieux Scolaires), met des mots plus tranchants encore sur cette déviance : « Jour après jour, ces professionnels spécialisés sont aspirés par des tâches administratives, logistiques, organisationnelles. Ils encodent, surveillent, remplacent, dépannent. Ils colmatent les brèches d'un système en tension permanente. » Une réflexion qui lui permet de poser la question politique qui fâche : « Que vaut réellement, dans nos politiques éducatives, le temps passé avec les jeunes ? Si ce temps était considéré comme essentiel, il serait protégé. »
À la rencontre qui s'est tenue à Namur, des formateurs de hautes écoles confirment le diagnostic : même si tout n’est pas tout noir ni tout rose, des directions oublient parfois d'informer leurs éducateurs qu'une formation leur est proposée. Certaines écoles n'envoient personne aux réseaux d'intervision. Lorsqu'on demande à une directrice si elle connaît le profil de fonction de ses éducateurs, la réponse — en 2026 — reste encore parfois négative.
Ce que ces trois rencontres pointent, finalement, c’est la diversité d’un métier soumis à de mauvaises interprétations, même au sein du terrain de l’école. Là où certains PO s'engagent clairement, où une direction comprend le métier et où un éducateur a le temps et l'espace pour travailler, cela fonctionne et les effets sont visibles. A contrario, dans les endroits où ces conditions ne sont pas réunies, le même diplôme, les mêmes compétences, la même lettre de mission ou encore la même vocation, ne suffisent pas toujours.
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