
Longuement assis dans le sable face à l’océan, je scrute le soleil d’été qui termine peu à peu sa course, et disparaît. La nuit est chaude et toujours plus opaque. Messagères du ciel, les étoiles n’en sont que plus merveilleuses. Mer et ciel finissent par se confondre, indistinguables dans cette profonde obscurité. L’horizon s’est noyé dans cette encre si noire. Une demi-lune me guide. Mes sens sont en alerte, exaltés et confus.
Au milieu des ténèbres, les vagues s’entrechoquent par les forces conjuguées de la lune et du vent. Cette immensité bruyante crée en moi un bien curieux silence. J’abrite un calme agité, une résonance cosmique, un vide et un trop plein. Les mots s’inclinent et s’effacent. Je suis seulement vivant, tellement là et nulle part à la fois. Il n’y a plus d’ici et de maintenant. Il n’y a que l’étrangeté de cette atmosphère si rude, si douce, où mon être vacille, entre crainte et admiration.
Quel saisissant décor ! Je me risque à approcher les vagues. Je ne vois rien. Vertige intérieur. Je me sens aspiré par la mort, à moins que je ne sois saisi par la vie ? Je ne sais pas. Je ne sais rien. Ce gigantesque tableau m’enveloppe. Ingénieuse, la nature est d’une telle puissance et d’une inépuisable beauté. Je suis dans le théâtre de la vie. En scène s’entrecroisent bien des mystères, ceux de mon être et de tout l’univers. Mon esprit s’attarde sur les constellations, les années-lumière, la Voie lactée, le rythme des marées ou celui des saisons… Mais, très vite, ma tête fait place à autre chose. Serait-ce mon âme ? Mon être profond ? La houle me conduit vers mes propres abysses.
La contemplation ne conduit-elle pas à l’acceptation d’un certain non-savoir ? Nombre de scientifiques et de philosophes scrutent et explorent le réel sous toutes ses formes, mais concèdent que l’essence profonde de toute chose est inatteignable. Nous ne percevons que des ombres de la vie ; ou de la nature, des apparences. Nous ne pouvons épuiser ce qu’est l’océan, ni la terre, ni la nuit, ni le ciel. Et pourtant, au fond de nous, ne sentons-nous pas parfois ce qui échappe à toute compréhension, à toute emprise ? C’est furtif, mais indéniablement fort. Nous éprouvons au-delà du savoir. La richesse de ce silence habité invite à manier les mots avec humilité.
Règne en notre époque la sur-communication, pour ne pas dire le beuglement. Discours, revendications, jugements à l’emporte-pièce et autres commentaires nerveux assaillent en particulier nos écrans. Militants, leaders, prédicateurs ou influenceurs nous inondent. Je ne peux pas trop leur en vouloir, puisque je m’exprime volontiers. Mais, de grâce, il convient aussi d’apprendre à se taire et de ne parler que lorsque cela est juste. Toute parole vraiment porteuse est fécondée par le silence. Alors, laissons-la émerger lentement, être secrètement engendrée. Combien de formes de haine, de violence ou d’intolérance ne sont-elles pas provoquées par celles et ceux qui n’ont jamais été saisis par le silence ? Combien de fanatismes chez ceux qui croient toujours savoir ?
À chaque détenteur de certitudes, à chaque donneur de leçon, à chaque prédicateur ou idéologue implacable, je voudrais dire : viens d’abord t’asseoir ! Prends le temps d’observer l’océan. Accepte ta part de désert et de vide. Retrouve ton lien à tout ce qui est et goûte au souffle qui plane au-dessus des eaux. N’oublie jamais que, comme une plage sauvage plongée dans la nuit noire, la vérité nous possède bien davantage que nous ne la possédons.

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