Pendant plus de quarante ans, un mur séparait les filles des garçons. En 1968, il a été abattu. Un geste, à la fois symbolique et concret, qui résume à lui seul une grande partie de l'histoire de l'Institut Sainte-Anne d’Etterbeek. Celle d'une école populaire, multiculturelle, bien ancrée dans son quartier et en perpétuelle évolution depuis 1926.
« Curieux d'apprendre, heureux de grandir. » Ce slogan, tout juste adopté par l'équipe enseignante de l'Institut Sainte-Anne d'Etterbeek, résume en quelques mots une philosophie que l'école cultive depuis cent ans. « L'Institut Sainte-Anne d’Etterbeek, c’est une école familiale avec ses spécificités propres », explique Mohsen Ombelets, son directeur depuis septembre 2023. « Nous avons la chance d'accueillir un public multiculturel et multisocial avec toutes les richesses d'échange, de partage, de tolérance et de respect que cela entraîne. »
Une communauté scolaire riche de 420 élèves, de la maternelle au primaire, dont 90 % habitent les environs directs de l'école. Ce qui en fait une école profondément ancrée dans le tissu humain et urbain de son quartier. Cet ancrage se perpétue d’ailleurs de génération en génération.
Nombreux sont les élèves actuels dont les parents ont également été scolarisés à l’ISA Etterbeek. Un fait qui n’est pas anodin et qui en dit long sur la confiance construite, décennie après décennie, dans ce coin d'Etterbeek.
Deux écoles, un même élan
L'histoire commence discrètement, presque modestement. En septembre 1925, une première classe ouvre ses portes dans une simple maison de la rue de la Grande Haie, au numéro 143 (aujourd'hui le 113). On y trouve une classe gardienne, une classe primaire et déjà… 150 inscriptions. « C'est une moyenne d'élèves par classe assez énorme quand on réfléchit aux normes actuelles », commente en boutade Alain Bonus, qui a dirigé l'école de 2002 à 2023.
La fondation de l’école est une initiative paroissiale mais, faute de ressources suffisantes pour faire construire à la fois une église et une école, la jeune paroisse cherche une congrégation enseignante qui pourra prendre l’édification du bâtiment à ses frais. Les Sœurs de Chambéry, qui donnent cours dans le bâtiment provisoire, n’en sont pas capables : ce sont donc les sœurs Trinitaires qui prennent le relais dès 1926. Le nom officiel apparaît pour la première fois à l'occasion des travaux entamés le 3 décembre 1926 : École paroissiale Notre-Dame du Sacré-Cœur des Sœurs Trinitaires. Les travaux s'achèvent en septembre 1927, mais l'école, elle, n'a jamais cessé de fonctionner entre-temps.
Un an plus tard, en septembre 1928, les frères Notre-Dame de la Miséricorde prennent en charge une nouvelle école, celle des garçons, rue Bruylants — à deux pas, mais alors dans un autre monde. La paroisse Notre-Dame du Sacré-Cœur en assure les coûts de construction. Le quartier qui entoure ces deux établissements est alors décrit comme « assez aisé, tout en restant populaire » — une nuance sociale que l'école saura préserver au fil des générations.
Entre les cours des garçons et des filles, s’érigeait alors un mur. Haut, symbolique, infranchissable. Les élèves de la cour du haut et la cour du bas — des appellations qui restent dans la mémoire collective encore aujourd'hui — vivent alors dos à dos, selon les règles strictes d'une époque où la séparation des genres était la norme.
Changements de tutelle et consolidation
Les décennies suivantes voient se succéder plusieurs transitions de gouvernance. En 1933, le bâtiment dit « de la gym » est construit. En 1942, les frères de l'École chrétienne reprennent la main sur l'école des garçons, avant que celle-ci ne passe, en 1963, sous la tutelle de l'Institut Saint-Stanislas. C'est aussi aux alentours de 1960 que l'uniforme disparaît.
Du côté des filles, 1958 marque un tournant : les Sœurs de la Providence de Champion succèdent aux Trinitaires. La même année, l'école des filles reçoit officiellement le nom qu'on lui connaît aujourd'hui : Institut Sainte-Anne. L'école des garçons, elle, possède à cette époque le nom d'école Saint-Raphaël, même si la date précise de cette appellation reste incertaine.
1968 : le mur tombe, l'école s'invente
1968 est l’année de tous les bouleversements. Les deux écoles — des garçons et des filles — fusionnent officiellement. Le mur de séparation est abattu.
La mixité est introduite progressivement dans les classes, à partir de la 1re primaire. Et les parents d’élèves, sentant que quelque chose de nouveau se construit, fondent cette année-là l'APISA (1967 est même évoqué selon les sources) — l'Association des parents de l'Institut Sainte-Anne, toujours active et toujours moteur dans la vie de l'établissement.
« L'une des particularités de notre école, c'est qu'elle célèbre ses 100 ans d'existence sans qu'elle n'ait jamais été rattachée à de l'enseignement secondaire. Nos forces ont toujours été le PO mais aussi l'APISA », souligne Alain Bonus.
En 1981, la dernière directrice religieuse prend sa pension. La direction devient laïque, une page se tourne, une continuité s'affirme.
Une école qui regarde devant elle
Aujourd'hui, l'Institut Sainte-Anne aborde son centenaire avec la sérénité de celui qui sait d'où il vient. Mais aussi avec des projets concrets pour les années à venir. « Le réfectoire doit être complètement rénové. Le bâtiment de la gym également. La cour ? Elle pourrait être un peu déminéralisée », détaille Mohsen Ombelets. Des chantiers qui traduisent une volonté de moderniser les espaces de vie sans trahir l'esprit du lieu.
La majorité des classes fonctionne d'ores et déjà en verticalité — un choix pédagogique qui permet de mettre en place des stratégies de différenciation et de laisser chaque élève progresser à son rythme. Une école qui assume ses convictions, cultive sa singularité, et prépare son prochain siècle avec avec le même mélange de tradition et d'ouverture qui l'a toujours caractérisée.
L'ISA fête ses 100 ans et célèbre aussi son quartier
2026 sera une année de célébrations mais aussi de mémoire partagée. L'Institut Sainte-Anne d'Etterbeek a imaginé des festivités qui s'étaleront d'avril à octobre, avec une volonté affichée d'ouvrir les portes de l’école, au-delà de la communauté scolaire.
Tout commence mi-avril par un moment plus intime. Les membres de l’école ouvriront une capsule temporelle en comité restreint. Une capsule qui avait déjà été ouverte et remplie au cours des anniversaires précédents (25, 50 et 75 ans). Le lendemain, la fancy-fair prendra une dimension anniversaire, avec un spectacle qui retracera l'histoire de l'école au fil des décennies. Une exposition de photos et l'écriture d'une brochure accompagneront l'événement.
Fin juin, c'est au tour de certains élèves de 5e et 6e primaires d'entrer en scène, avec un spectacle conçu en collaboration avec une maman de l'école, membre de l'APISA. C'est une façon de faire vivre l'histoire par ceux qui en écrivent aujourd'hui les prochaines pages.
À la rentrée 2026-2027, lors de la Semaine de la Mobilité (16-22 septembre), l'école proposera au grand public un parcours de « balade historique » dans le quartier, ponctué de dix points d'intérêt reliés chacun à un QR-code. De quoi rappeler que l'école et son quartier se sont développés de concert depuis un siècle.
Enfin, les 9 et 10 octobre, un weekend festif réunira les anciens élèves autour d'un repas et de la pièce de théâtre déjà présentée en juin. Le tout se clôturera le lundi 12 octobre, avec la fermeture de la capsule temporelle, cette fois dans un format ouvert au public, pour refermer ensemble ce chapitre du centenaire.
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