Une correspondance dessinée entre Paris et Beyrouth. D'un côté, Charles Berberian, né à Bagdad, exilé à Paris depuis la guerre civile libanaise de 1975. De l'autre, Michèle Standjofski, directrice de la section graphisme à l'École des Beaux-Arts de Beyrouth, au cœur de la tourmente. Quand les bombes ont recommencé à tomber sur le Liban à l'automne 2024, Charles a tendu la main à son amie paralysée par la sidération : « Dessinons ensemble ». De cet échange est né un roman graphique aussi beau qu'urgent, dans lequel chaque planche est à la fois témoignage, refuge et lien.
Interview croisée de Charles Berberian & Michèle Standjofski
Comment le dessin est-il entré dans votre vie ?
Charles Berberian - Paris : « Je crois que tous les enfants dessinent. Mais il y a ceux qui arrêtent et ceux qui continuent. Moi, j'ai commencé à lire la bande dessinée très tôt. Fabriquer ma propre BD me semblait tout à fait naturel. Vers 10 ans, je me suis créé un album avec des pages de cahier d'écolier et une agrafeuse. Je me suis dit : "Tiens, c'est cool, je continue." L'activité du dessin a toujours été un refuge, un endroit où j'étais content de m'isoler, d'oublier un peu tout ce qu'il y avait autour. Ça s'est accéléré quand la guerre civile s'est installée en 1975 à Beyrouth. »
Michèle Standjofski - Beyrouth : « J'étais une petite fille timide et les enfants timides aiment souvent dessiner. J'ai eu la chance d'avoir un grand-père peintre, dessinateur et cartographe, avec qui j'avais une relation très intense. On s'installait, on ne parlait pas beaucoup, mais on dessinait ensemble tous les deux. Je n'ai pas arrêté de dessiner. En général, on arrête à 10 ou 12 ans. Moi, je n'ai pas arrêté, c'est tout. »
Charles décrit le dessin comme un lieu de refuge. Vous partagez cette idée ?
M.S. : « Je partage avec Charles l'idée que le dessin est un vrai anxiolytique. Cela a un côté méditatif. Mais pour moi, il a aussi un côté défoulement : ça permet d'exprimer la colère, surtout dans un premier jet. Ensuite, quand on est dans la narration, le rythme ralentit, et cette lenteur permet de transformer les émotions brutes en réflexion, de les apaiser. Cela dit, Charles est plus dessinateur que moi : il dessine tout le temps. Moi, j'ai besoin d'un projet pour dessiner. »
Au début du livre, Michèle, a un blocage, et vous lui tendez la main …
C.B. : « Michèle était dans un état de sidération plus intense que moi parce qu'elle était vraiment dans cette guerre. La distance me donnait plus de sécurité, plus de possibilités de faire des choses, alors qu'elle était comme paralysée. Elle portait aussi sur les épaules le moral de ses étudiants et la responsabilité d'organiser la poursuite des études dans ce contexte. C'est naturel : un ami me dit qu'il n'arrive plus à dessiner, on essaie toujours de trouver le moyen de remettre la machine en route. »
Comment avez-vous vécu cette main tendue que vous offrait Charles ?
M.S. : « Ah, mais elle était salvatrice, cette main tendue ! Le blocage qu'on a dans une situation de guerre absurde, c'est l'à-quoi-bonisme : à quoi bon dessiner ? C'est dérisoire, c'est futile. Quand Charles m'a proposé cette correspondance, je ne pouvais pas dire non, et ça m'a fait un bien fou. Elle m'a ancrée dans la réalité, tout en me permettant de prendre du recul. »
Vous étiez également responsable de vos étudiants. Comment gère-t-on cette double charge ?
M.S. : « On gère au jour le jour, on improvise. Mais je veux dire que ça va dans les deux sens : on doit s'occuper d'eux, mais ils nous donnent de l'énergie aussi. C'est vraiment réciproque. »
Comment s'est mise en place cette correspondance ? Y avait-il des règles ?
C.B. : « Si un accordage il y avait, c'était juste le fait de retranscrire ce qui se passait sous nos yeux. On a un terrain graphique commun, on se connaît depuis pas mal d'années, on avait déjà éprouvé cette forme. Je savais que nos pages iraient bien ensemble. »
Comment avez-vous vécu ce décalage entre vous, sur le terrain, et Charles à Paris ?
M.S. : « Charles et moi, on pense un peu de la même façon, on a la même sensibilité humaniste. Le très grand respect qu'on a l'un pour l'autre fait qu'il n'y a pas de polarisation – alors que dans une situation comme celle que vivent les Libanais, la moindre différence d'opinion peut prendre des ampleurs incroyables. Cette correspondance a été l'occasion d'un vrai échange, d'enrichir sa façon de penser. Il y avait aussi une différence de rythme. Dans la première partie, j'étais dans le factuel, au jour le jour. Charles, lui, avait un regard plus distant, géographiquement, et faisait plus de métaphores, plus de digressions. Dans la deuxième partie, on s'est vraiment mis à se répondre. Je ne serais pas retournée à l'invasion israélienne de 1982 si Charles n'avait pas introduit le sujet. J’avais mon expérience à raconter, à la fois tragique, dramatique, et quelque part drôle et loufoque. »
Vous parlez du trait de Michèle comme quelque chose de particulier face à la violence …
C.B. : « Michèle utilise le même vocabulaire graphique pour dessiner ce qui est beau comme des arbres, des paysages et ce qui est laid. Elle dessine de la même façon des nuages de fumée et des nuages magnifiques dans le ciel. Le dessin permet de dire que tout ça c'est un tout. Quand je recevais ses pages, j'étais touché par les couleurs : on remettait des couleurs là où il y avait des failles. »
Charles parle de votre façon de traiter la beauté et l'horreur avec les mêmes couleurs. Est-ce un choix conscient ?
M.S. : « C'est venu de façon très naturelle. Le dessin accompagnait mon vécu quotidien. Quand j'avais besoin d'aller regarder la mer, à deux pas de Beyrouth, je prolongeais ces moments en les dessinant. Ce besoin d'introduire de la couleur, de prendre garde à la beauté des choses malgré l'horreur, s'est imposé de lui-même. C'est à la fois effrayant et rassurant de se donner le droit d'apprécier les choses quand c'est l'horreur autour. La joie peut surgir n'importe quand, même sous les bombardements. C'est horrible à dire, mais c'est bien aussi. »
Comment décide-t-on de mettre fin au livre, alors que rien n'est fini ?
M.S. : « Chronologiquement, le livre s'arrête en avril 2025, quand Charles est venu à Beyrouth et qu'on est allés ensemble à Rîshmaya passer la journée avec le photographe Fouad El Khoury. Pour la fin du livre, à la base on comptait s'arrêter dans cette nature incroyablement belle. Puis quand j'ai raconté mon fameux rêve à Charles, il m'a dit : c'est incroyable, ça s'impose comme la fin. Cette scène dit tout à la fois : le traumatisme, l'horreur, l'espoir, la légèreté, la lourdeur. Elle est contemplative, cruelle, onirique, et quelque part aussi drôle. Elle englobe tous les tons du livre. »
C.B. : « J'aime les fins ouvertes, l'idée que l'histoire a commencé avant le livre et qu'elle se continuera après. Michèle m'a raconté ce rêve dans la voiture, en montant dans la montagne du Chouf. Je lui ai dit : on finit là-dessus. Le titre, on l'a trouvé en route, parce qu'elle m'a dit : ici, on ne pose plus ce genre de questions. »
Justement, comment est né ce titre ?
M.S. : « Charles pense que c'est moi qui ai trouvé le titre. Moi, je suis sûre que c'est lui. C'est une question qui a l'air anodine, elle l'est beaucoup moins en temps de guerre. À Beyrouth, on a vite trouvé la question indécente. On ne la posait plus. Mais le « et » dans le titre est très important aussi : on ne parle pas uniquement sous l'angle personnel. Il y a le témoignage, le documentaire, le côté humaniste et social. Un aspect politique nécessairement, même si on n'est pas du tout partisans. D'ailleurs, ce qui me gêne dans l'expression « devoir de mémoire », c'est le mot devoir. Mémoire, oui. Mais devoir, non. Quand on reçoit des missiles tous les jours, on ne peut pas en plus nous obliger à quoi que ce soit. Ce que j'ai ressenti, c'est un besoin : besoin de dire, besoin de dessiner, besoin de raconter. »
Qu'avez-vous envie de transmettre aux jeunes qui découvriront votre roman graphique ?
C.B. : « Il y a un moyen d'exprimer les choses, par l'écriture, le dessin qui consiste à ralentir, à prendre le temps d'articuler une pensée. Les témoignages nous racontent l'histoire à hauteur humaine. La guerre, ce sont des vies bousculées, des gens qui perdent des proches. Ce qui nous sauverait tous, c'est l'empathie : ressentir la douleur de l'autre, et pas être uniquement aveuglé par la sienne. »
M.S. : « D'abord, qu'on est tous reliés. Le Liban, la Palestine, ce n'est pas si loin de la Belgique, de l'Europe. On le sent de plus en plus. Puis il faut croire en l'humain, garder l'espoir. Le courage, la force, quand on en a besoin, ils sont là. »
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Amis de longue date, Michèle Standjofski et Charles Berberian confrontent leurs points de vue sur une actualité littéralement bouleversante. La première maintient son activité artistique malgré les secousses et la poussière des bombardements, le second tente de débrouiller par le dessin tout ce qui semble obscurci par le feu continu des passions tristes entretenues par les chaînes d’info et les réseaux sociaux, entre clash, fake news et choc face à la violence de la guerre...
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Charles Berberian et Michèle Standjofski
Auteurs de Et toi, comment ça va ?