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Thomas Roy, de la cour de récré au FabLab,
un parcours hors des sentiers battus

Par Gérald Vanbellingen
Confidences

Éducateur reconverti en enseignant, Thomas Roy a transformé un ancien atelier d’électricité de l’école spécialisée de Clairval en un FabLab* bouillonnant d’idées. Un espace où des élèves repoussent chaque jour les limites de ce qu’on attendrait d’eux – et raflent au passage des prix face à des élèves de l’enseignement ordinaire. Un projet unique en son genre – et pour lequel il vient en outre de recevoir le Trophée de l’enseignant innovant de l’année. Un titre remis par l'hebdomadaire Le Vif et la Fondation Roi Baudouin.  

Carrière

Le jour où je suis entré à l’école de Clairval 

«C’était en janvier 2009. J’ai été engagé comme éducateur au sein de l’école spécialisée de Clairval. Je m’occupais de l’accompagnement des élèves, des moments en dehors de la classe, du soutien aux collègues. Je ne me doutais pas que ce serait le début d’une aventure qui m’emmènerait jusqu’au Canada, à Londres ou à Paris.»  

Le jour où je suis devenu prof :  

« Ça s’est fait par étape et ça a été l’aboutissement d’une longue réflexion personnelle. Je sentais que j’arrivais au bout de mon parcours d’éducateur. J’ai donc commencé par remplacer le professeur de cuisine car j’avais un passé dans la restauration. Ensuite, j’ai continué à me former, notamment en reprenant des études d'éducateur en formation pour adultes. En 2022, j'ai dit à ma direction que j'avais besoin d'un nouveau défi. C’est là que j’ai vraiment basculé du côté enseignant. Ensuite, en janvier 2023, j'ai suivi ma première formation à l'eduLab de Gosselies sur les STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques, NDLR) et la robotique. Honnêtement, le début a été très pénible pour moi car je n'avais aucune affinité avec le codage. En trois ans, j’y ai construit tout mon parcours numérique. Aujourd'hui, je suis enseignant à Clairval, référent numérique et même Canvasador (ambassadeur Canva, NDLR). Ce qui semblait inaccessible au départ était en fait tout à fait atteignable, il fallait juste oser. »  

Idéal

Ce qui me motive au quotidien:  

«C’est le regard des élèves. Ce matin, Lucas voulait absolument me montrer le monde qu’il avait construit dans Minecraft. Alors, quand un jeune qui a parfois du mal à trouver sa place arrive avec une fierté pareille dans les yeux, c’est ça, la vraie récompense. Ma vraie "paie", c’est quand ils terminent de modéliser une pièce ou un porte-clé et qu’il y a ce sourire sur leur visage. Ça vaut bien plus que n’importe quel trophée.»  

Ce qui me plaît dans mon école 

«Il y a une vraie bienveillance ici. La direction m’a suivi dans des projets qui pouvaient sembler un peu fous au départ. Sans ce soutien-là, et sans celui des collègues, rien n'aurait été possible. Que ce soit pour le projet du FabLab, pour la refonte du local ou pour ce qui tourne autour, tout le monde s’est impliqué. Il y a un esprit d’équipe comme on n’en retrouve pas partout.»  

Épanouissement

D’où m’est venue cette idée du FabLab 

«Tout est parti d’activités de géocaching que je faisais avec les élèves. On devait alors être aux alentours de 2018-2019. Une chasse au trésor guidée par une application, pour laquelle on partait l'après-midi avec des jeunes explorer la région à la recherche de boîtes cachées par d'autres joueurs. C’est là que j’ai vu que le numérique avait une vraie accroche sur les élèves. Ce que ma formation à l’eduLab n’a fait que conforter. Ensuite, j’ai assisté à la First Lego League à Fosses-la-Ville. Un concours qui met au défi des équipes de jeunes (10 à 16 ans) de construire un robot en Lego Mindstorms (des Lego programmables, NDLR). Je suis sorti de là convaincu que les élèves du spécialisé auraient toute leur place, aux côtés de ceux de l'ordinaire. Je suis alors revenu à l’école avec toutes ces idées. Et ma direction m’a dit: "Fonce, on te suit".C'est ainsi qu'est né le FabLab.» 

Le FabLab de Clairval en quelques mots 

«C'est un local où on vient en pédagogies du projet et du jeu pour des apprentissages dans lesquels on travaille la coopération, la co-construction, l'estime de soi. On y accueille des jeunes de 12 à 21 ans, issus des types 1, 2, 3, 5 et 8 – un panel complet au niveau des difficultés et des capacités. Cet espace nous permet de mettre en place une approche plus personnalisée, liée à l'enseignement spécialisé. On peut aller sur des projets très courts aux résultats rapides comme de finaliser un porte-clé en 3D en 60 minutes. On peut aussi aller sur des projets longs, comme Minecraft, qui travaillent la coopération, le calcul et plein d’autres apprentissages par le jeu.»  

Ce que cette approche apporte à mes élèves 

«On travaille la coopération, la co-construction, l’estime de soi et l'essai-erreur. Des compétences qu’ils développent sans s’en rendre compte, parce que le vecteur, c’est le jeu et le projet. Lorsqu'un élève modélise son premier porte-clé en 3D et repart avec sa création en poche après une heure, il y a quelque chose qui se passe en lui. Pour des jeunes qui ont un parcours de vie semé d’embûches et de difficultés, pouvoir ramener du positif – de la fierté, de l’estime de soi – c’est énorme. C’est un apport au projet scolaire, mais aussi au projet de vie. Le jour du concours (de la First Lego League), je dis toujours qu’un élève, c’est un élève, qu’il n’y a pas d’étiquette pour dire qu’il vient du spécialisé, de l’ordinaire, s’il vit des difficultés ou si tout va bien. Les trophées qu’ils ont remportés, ils les ont remportés grâce à leurs compétences, et ça, ça renforce tout.»  

Ce qui me rend fier au quotidien 

«Que le projet soit devenu un projet d’école. Le primaire descend désormais pour des ateliers de mentorat avec nos élèves du secondaire. On fabrique les trophées du tournoi de mini-foot de l’école. On grave les plaques de signalétique du potager partagé. Lorsque le FabLab fonctionne tout seul, entre eux, que je n’ai plus besoin d’intervenir, c’est vraiment là que le projet est bouclé. Lorsque je parle de ces moments, j'ai des frissons. C’est pour ça qu’on se lève le matin.»  

Difficultés

Les difficultés du quotidien 

«Le rôle de l’enseignant change complètement ici. On n’est plus en posture ex cathedra, devant sa feuille, à donner son cours. C’est du partage, de l’échange, du coaching. Et il y a des moments durant lesquels on accepte que les élèves ont plus de compétences que nous — et que ce sont eux qui nous apprennent des choses. Pour certains enseignants, perdre ce statut peut faire peur. Moi, c’est ce qui m’a le plus apporté.» 

Et si ?

Si je devenais ministre de l’Éducation, mes premières décisions concerneraient 

«Je rendrais l’apprentissage de l’intelligence artificielle (IA) obligatoire dès l’enseignement primaire jusqu’au supérieur, et je reverrais les programmes en conséquence. Je pense que l’arrivée de l’IA, c’est le plus grand changement qui nous attend dans un futur proche. Elle se matérialise déjà au quotidien depuis des années, aussi bien dans l'enseignement que dans la société en général. J’intégrerais aussi davantage les STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie Engineering en anglais et Mathématiques) dans tous les cursus. J’essaierais de promouvoir le bien-être et l’estime de soi dans les programmes scolaires. Parce que travailler avec l’autre, se connaître soi-même, être bien avec soi-même, ça aussi c’est fondamental dans les apprentissages.» 

* Un FabLab (pour fabrication laboratory) est une sorte d’atelier laboratoire créatif, centré sur des outils numériques et standards (imprimantes 3D, découpeuses laser, fraiseuses, etc) pour imaginer et créer des objets.  

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