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Parlons-nous encore
aux humains ?

Par Sébastien Belleflamme
Chroniques

Pour commander un café ce matin, il m'a été suggéré de scanner le code QR de ma table et de payer directement avec mon application bancaire, tout cela sans quitter ma place ni mon téléphone. En prime, un e-mail de confirmation m'a été adressé dans la seconde. Peut-être en recevrai-je un autre pour évaluer la qualité du service? Tout cela pour un simple café. J’ai alors repensé à une scène vécue il y a quelques semaines. Ma collègue et moi étions confrontés au suprême ridicule. Dans un grand espace réunissant plusieurs restaurateurs, il a fallu aussi dégainer le téléphone pour accéder à une application et passer commande. Le plat enfin prêt, nous recevions un SMS pour le notifier. Nous étions pourtant debout, près du comptoir, et le restaurateur était à notre portée. Il n’y avait pas d’autres clients, mais il était impératif que nous respections la procédure. Cela laisse songeur. Pourquoi éprouvons-nous désormais le besoin de faire intervenir une interface numérique là où quelques mots suffiraient? 

Cette numérisation de la vie ordinaire se généralise. La restauration rapide se dote d’écrans à l’entrée de ses restos. Dans bien des gares, hôpitaux ou administrations, il n’y a plus de guichets accessibles directement; il faut d’abord passer par une borne numérique. Dans certaines enseignes, les caisses automatiques remplacent progressivement les caissiers. Avant de se rendre dans un commerce, beaucoup d’entre nous consultent désormais les avis en ligne, les notes attribuées par des inconnus, et parfois les commentaires sur les réseaux sociaux. Nous nous faisons une opinion d’un lieu sans jamais y avoir mis les pieds. Nous vérifions parfois la météo sur une application avant même d’avoir ouvert les volets. Nous utilisons des applications pour compter nos pas, vérifier notre sommeil ou évaluer notre niveau de stress. Nos confidences faites à l’intelligence artificielle font parfois office de consultation psychologique. Et que dire des «petits amis IA» qui se proposent toujours plus à nos adolescents, et pas seulement 

Comprenez-moi. Je ne cherche pas à diaboliser les écrans, ni l’aspect pratique de toute une série d’applications que j’utilise. Je m’interroge sur l’accumulation d’interfaces entre nous et le réel. Entre nous et les autres. Entre nous et… nous-mêmes. La déshumanisation ordinaire est-elle en marche? Outre la fracture numérique pour toutes celles et ceux qui ne peuvent, ou ne veulent, passer par des écrans pour tout et pour rien, ainsi que l’impact environnemental de toutes ces médiations numériques, c'est notre rapport à la vie qui est en jeu. Notre capacité à entrer en relation, à sociabiliser, à éprouver pleinement l’existence. Notre manière d’habiter le monde. 

Pendant la crise du Covid, nous ne supportions plus les masques. Nous avions hâte de retrouver du lien. Hâte de vivre «autrement»… J'ai toutefois l'impression que la sociabilité a du plomb dans l'aile, et qu'il serait tentant pour certains de vivre avec de nouveaux masques virtuels, qui nous préserveraient de toute interaction sociale réelle. Le règne de l'écran semble favoriser une forme assumée de repli sur soi. Une existence où l'on peut presque tout obtenir sans rencontrer personne, sans attendre, sans dialoguer, sans même quitter son canapé. Bref, l’écran deviendrait-il le parfait anesthésiant qui nous dispense de vivre certaines dimensions de l’existence? Tout est sans doute une question de dosage, de finalité, de contexte. 

Gardons-nous de vouloir effacer toute friction et tout inconfort de nos vies. Apprendre à formuler une demande, entrer en conversation avec un inconnu, patienter quelques instants, demander de l'aide, résoudre un désaccord ou simplement échanger quelques mots avec un commerçant font aussi partie de l'expérience humaine. À force de vouloir tout simplifier, nous pourrions appauvrir ce qui nous relie les uns aux autres. N'oublions pas de vivre. 

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