Soyons honnêtes ! Quand on prononce le mot « carême », ce n’est que rarement avec un élan de joie spontanée. Pour ma part, il me ramène bien des années en arrière, à l’école primaire, lorsque l’institutrice nous annonçait, l’air grave, que nous allions nous passer de bonbons pendant des semaines… sans trop savoir pourquoi. Les friandises et autres plaisirs étant déjà rares à la maison, cette perspective n’avait rien d’un bouleversement spirituel. Le carême ressemblait à une contrainte de plus, déconnectée de tout sens.
Aujourd’hui, dans un climat anxiogène de crises à répétition, consentir à des privations pourrait aussi sembler un peu masochiste. Et pourtant, tout dépend de ce que l’on met derrière ce mot. Discerner librement les limitations auxquelles nous consentons durant le carême n’est pas d’abord une mortification, mais un recentrement de notre chemin de vie dans la générosité de l’amour. Un carême réfléchi et bien vécu peut constituer un véritable soutien intérieur.
« Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière » nous adresse le prêtre qui impose des cendres sur notre front, le mercredi des Cendres. Dans le mythe de la Genèse, Dieu façonne l’humain à partir de la poussière du sol. L’étymologie est éclairante. Adam désigne le terreux ou le glaiseux. En hébreu, ha-adam (l’humain) est tiré de ha-dama (la terre, la glaise) ; en latin, humanus renvoie à humus, la terre fertile. La marque des cendres sur notre peau nous invite ainsi à reconnaître avec humilité notre condition de « terreux ».
Nous sommes toutes et tous des Adam. Pour vivre en harmonie, l’humain est appelé à consentir aux limites de sa condition, à les accueillir comme des opportunités plutôt que comme des entraves à sa liberté. Cela n’exclut en rien le désir profondément humain de se dépasser, de grandir, d’aller plus loin ; encore faut-il ne pas confondre cet élan avec la tentation de la toute-puissance. Adam, pourtant, a voulu jouir sans limite de tout l’Éden, s’arrogeant le pouvoir de décider seul du bien et du mal. Ce mythe nous rappelle que se prendre pour un dieu, se vivre comme tout-puissant et sans limite, constitue un danger vital. Cette tentation traverse toute l’histoire humaine : fanatismes religieux ou idéologiques qui prétendent détenir la vérité absolue, quêtes effrénées de pouvoir qui engendrent autoritarisme et corruption, accaparement des richesses qui détruit la planète et creuse les inégalités. Mais elle s’exprime aussi, plus singulièrement, chaque fois que nous durcissons notre glaise intérieure, devenant imperméables au souffle de la vie.
Le carême nous appelle à la conversion, un mot un peu démodé, mais qui désigne en réalité un « retournement ». Comme une terre que l’on accepte de labourer, non pour l’abîmer, mais pour l’aérer, l’assouplir, la rendre à nouveau féconde. Ce temps n’est pas celui de la mise en jachère stérile, mais une préparation silencieuse et patiente, où quelque chose de neuf peut émerger. Sommes-nous tentés de nous gaver d’avoir ou de pouvoir, de nous remplir jusqu’à saturation ? Ou acceptons-nous que notre inachèvement soit précisément cet espace ouvert à la relation, au souffle, à l’amour ? Acceptons-nous de nous laisser rejoindre par la promesse de vie qui nous habite, encore et encore ?
On pourrait penser que le carême n’est plus à la mode. Et pourtant, inviter à se remettre en question, se lancer des défis concrets, expérimenter autrement son quotidien, rejoint assurément les aspirations de nombreux contemporains, y compris les jeunes sensibles aux challenges à relever. Certes, il existe déjà bien des lieux d’engagement – sociaux, citoyens ou politiques – mais le carême offre peut-être une occasion singulière : celle de ranimer du souffle dans le cœur de celles et ceux qui s’y engagent. Il s’agit alors d’oser un carême réellement existentiel, engageant et capable de transformer nos manières de vivre.
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