Une opinion de Laurent Lerminieau, directeur de l’école spécialisée Clerfayt
*le titre a été choisi par la rédaction
Ceci est la réflexion d’un directeur de l’enseignement spécialisé fondamental suite à la date fixée par le délégué au contrat d'objectifs pour l’évaluation finale du plan de pilotage « Vague 1 » de son établissement.
L’évaluation finale du plan de pilotage dans l’enseignement spécialisé ressemble à un costume trop étroit, taillé sur mesure pour l’ordinaire puis vaguement retouché pour nous. On nous invite à analyser nos pratiques, nos objectifs, nos réussites, en utilisant un miroir conçu pour un autre visage. Ce miroir réfléchit le tronc commun, ses attendus, sa temporalité, ses normes. Il ne reflète pas l’extraordinaire complexité des réalités rencontrées dans une école spécialisée qui accueille des autistes, des TDAH, des trisomiques, des multidys…
L’enseignement spécialisé ne se contente pas d’enseigner. Il répare, il adapte, il dédramatise, il invente des chemins détournés pour atteindre de petites grandes victoires. Là où l’ordinaire trace une trajectoire linéaire, le spécialisé avance en spirale, en zigzag, en éclats d’efforts. L’élève y progresse parfois à la vitesse d’un bourgeon en hiver, pourtant chaque avancée mobilise une ingénierie pédagogique ardue, des équipes pluridisciplinaires, une créativité quotidienne sans cesse remise en questions.
Lorsque l’outil d’évaluation exige que nous mettions en correspondance cette réalité atypique avec des standards pensés pour d’autres élèves, une partie de notre mission disparaît dans les marges. Le tronc commun devient une référence qui, loin de valoriser nos pratiques, les aplatit. On nous pousse à comparer des mondes qui ne partagent ni les mêmes horizons, ni les mêmes sols. Évaluer le spécialisé avec les lunettes de l’ordinaire revient à juger un poisson sur sa capacité à grimper dans un arbre.
L’ambition du plan de pilotage est pourtant noble en quelque sorte. Viser l’amélioration continue, rendre visible ce qui se construit, renforcer le sens de l’action collective.
Toutefois, une véritable évaluation devrait intégrer la dimension spécifique du spécialisé. Elle devrait célébrer le sur-mesure plutôt que d’essayer de nous contraindre au prêt-à-porter académique. Elle devrait reconnaître que les objectifs, ici, ne se mesurent pas seulement en compétences chiffrées mais en autonomie, en confiance, en bien-être regagné, en dignité retrouvée.
La finalité de notre travail n’est pas seulement d’atteindre un programme à travers des référentiels. Elle est de permettre à chaque élève de se révéler dans son possible. Ce possible n’est ni une réduction ni une excuse. Il est une promesse éducative qui exige souplesse, expertise et un regard profondément humain.
Peut-être le véritable enjeu est-il là ?
Faire comprendre qu’une autre dimension n’est pas une dimension inférieure. Elle est une dimension adaptée, juste et essentielle. Elle mérite un cadre d’évaluation qui lui ressemble, qui rende hommage à la singularité des élèves comme à la compétence des professionnels tant pédagogiques que paramédicaux.
L’enseignement spécialisé n’a rien à envier à l’ordinaire. Il est une école du courage, de la patience, de l’inventivité.
Toute évaluation devrait se souvenir de cela avant d’aligner des cases à cocher. Mais je suis profondément choqué et révolté de lire cette évaluation finale à remplir très prochainement.
Alors Madame la Ministre, merci de revoir votre copie d’évaluation pour le spécialisé car celle proposée actuellement ne nous grandit pas, elle nous fait simplement rentrer dans une case qui ne nous concerne pas.
À bon entendeur.
Laurent Lerminieau, un directeur du spécialisé, d’une merveilleuse école enchantée par son château, mais qui se dit révolté par ce système vraiment … mais vraiment mal pensé et qu’il nous faudra digérer sans grande conviction.
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