Trois ans de travail, 350 planches et des dizaines de rencontres avec des militantes et des expertes. Avec « Les Combattantes », Géraldine Grenet et Marie-Ange Rousseau signent une bande dessinée ambitieuse qui retrace l’histoire de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Entre recherche, pédagogie et transmission, leur projet éclaire les mécanismes de ces violences et rend hommage aux mouvements féministes qui ont permis des avancées décisives. Nous avons eu l’occasion d’en discuter avec Géraldine Grenet.
Interview de Géraldine Grenet
Comment est né ce projet ?
« J'ai commencé à travailler au Conseil de l'Europe en 2012 sur les questions de violences faites aux femmes. Au fil des années, avec l'émergence de #MeToo, je me suis dit que ce serait intéressant de faire un état des lieux et de revenir sur l’engagement des mouvements féministes. La BD était le médium idéal : accessible et capable de donner des clés de compréhension. »
C'était aussi un processus d'apprentissage pour vous ?
« Absolument ! Même si je travaillais sur ces questions depuis des années, je m'interrogeais beaucoup. D'où vient la notion de harcèlement sexuel ? Comment les centres d'hébergement ont-ils été créés ? Comment les politiques publiques ont pris en charge ces questions ? L'idée était de comprendre et de transmettre de façon pédagogique. »
Comment avez-vous mené ces trois ans de recherche ?
« J’ai énormément lu, consulté des archives — notamment sur les politiques publiques. Par exemple, j’ai parcouru tous les comptes rendus des débats parlementaires autour du viol qui ont mené à la réforme de la loi en 1980. J’ai aussi multiplié les rencontres avec des experts et expertes du sujet. Ce fut à la fois un processus de recherche et une aventure humaine. »
Pourquoi vous être mises en scène dans la BD ?
« Au départ, nous ne le souhaitions pas. C’est l’éditrice qui nous l’a suggéré, en expliquant que, puisque nous abordions des concepts complexes, le fait d’avoir des personnages qui traversent l’histoire aiderait les lecteurs à mieux s’identifier. En plus, le dessin de Marie-Ange, avec ses couleurs, permet d'être accessible sur un sujet qui peut être, par certains endroits, assez lourd. »
On remarque notamment l'utilisation de différentes couleurs pour les bulles. C'était un choix délibéré ?
« Oui, c'était une idée de Marie-Ange. Il y a beaucoup de texte dans l'ouvrage, donc il fallait le hiérarchiser pour faciliter la lecture et éviter que le texte envahisse trop l'image. C'est souvent le défi du scénariste : on imagine un texte et puis il faut couper parce qu'on imagine toujours trop de textes ! »
Comment fait-on pour synthétiser tout ça dans une BD ?
« Il faut faire des choix. C’est un point de vue situé, lié à mon expérience et à mon histoire. Au départ, j’avais une idée assez claire de ce que je voulais aborder. Mais certaines thématiques ont pris plus de place que prévu. J’ai aussi tenu à donner une voix aux militantes, aux acteurs et actrices de terrain, à rendre visibles des chercheuses et militantes souvent restées dans l’ombre. »
Parlez-nous de votre collaboration avec Marie-Ange Rousseau.
« Je lui ai proposé le projet et elle a accepté immédiatement. Militante féministe, elle faisait notamment partie du “Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme“. Elle avait envie d’aborder ces questions, donc ça a très vite fonctionné. Au début, j’écrivais des scénarios détaillés, puis, au fil du temps, notre collaboration est devenue une véritable synergie. Elle a aussi influencé le scénario : c’est vraiment un projet à deux. »
Pourquoi commencer votre BD à la préhistoire ?
« Pour interroger la notion de domination masculine. Si, dans les sociétés paléolithiques, les relations entre les sexes étaient probablement plus équilibrées, du fait d’un environnement généralement hostile et d’une vie nomade, il n’en reste pas moins que les traces de violences et les inégalités femmes/hommes sont fort anciennes. Cela permet aussi de contrer les discours qui prétendent que l’égalité est acquise. L’égalité dans la loi, oui, mais l’égalité réelle, nous n’y sommes pas encore. »
Quel est le fil conducteur de votre ouvrage ?
« L'importance du collectif ! Les mouvements féministes ont fait émerger ces questions via les groupes de parole, en démontrant que ce sont des violences structurelles et pas individuelles. C'est important aujourd’hui plus que jamais de soutenir les associations féministes qui accompagnent les victimes au quotidien. »
Qu'est-ce qui vous a animée tout au long de cette rédaction ?
« Deux choses : apprendre et transmettre. J'adore le travail de recherche, essayer de comprendre des mécanismes. J’ai découvert énormément de choses que j’ignorais. Mais il y avait aussi la volonté de transmission, de rendre ces savoirs accessibles. Je me demandais sans cesse : est-ce que ce sera fluide ? Est-ce que les gens comprendront ? L’ouvrage brasse du droit, de la sociologie, de la psychologie : il fallait trouver un scénario qui ait du sens tout en restant pédagogique. »
Si vous deviez résumer votre travail en quelques mots ?
« L'idée était vraiment d'inscrire les questions des violences sexistes et sexuelles dans une histoire, de comprendre leurs mécanismes, de faire un état des lieux et de valoriser les mouvements féministes ainsi que toutes les personnes qui œuvrent sur ces questions. »
Géraldine Grenet & Marie-Ange Rousseau
« Les Combattantes – Une histoire des violences sexistes et sexuelles »
Editions Delcourt, 400 p., 32.65€
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