Si vous désirez tout savoir sur ce projet unique, découvrez le documentaire « Les Funambules de Sainte-Marie », qui vous immerge dans la vie des classes bilingues de Sainte-Marie à Namur. le.segec.be/Funambules_SainteMarie
Apprendre, s’exprimer et s’écouter autrement. Depuis 25 ans, à l’école Sainte-Marie de Namur, élèves sourds et/ou malentendants côtoient des élèves entendants au sein de classes bilingues et inclusives français – langue des signes. Entrées libres a partagé un moment de vie au cœur de ce projet pionnier et unique, où la différence s’efface et se transforme en richesse.
À Sainte-Marie à Namur, on mène depuis 25 ans un projet unique en Belgique, mais aussi en Europe. Celui de classes bilingues inclusives français – langue des signes. Ici, 65 élèves sourds et malentendants côtoient au quotidien quelque 1500 élèves entendants. Un projet d’ouverture et de tolérance unique en son genre lancé il y a un quart de siècle par des parents d’élèves et l’ASBL École et Surdité, qui soutient l’école dans l’organisation de ces classes.
Particularité du projet, dans chaque classe bilingue, deux enseignantes travaillent ensemble. L’une plus traditionnelle, l’autre formée à la langue des signes. Leur mission est commune : mener tous les enfants vers les mêmes apprentissages et diplômes, mais via des chemins pédagogiques différents.
« En classe, c’est comme une danse menée à deux. Quand Madame Adeline (Minette) explique les consignes de l’exercice à la classe de P1, Madame Cindy (Barate) n’est pas là pour traduire simultanément. Elle donne ses propres explications en langue des signes et passe ensuite entre les élèves, si nécessaire », explique Magaly Ghesquière, enseignante et coordinatrice de la section bilingue et inclusive pour les maternelles et primaires. « Et il n’est pas question que je m’occupe uniquement des élèves sourds et malentendants, et Madame Adeline des élèves entendants. Madame Adeline signe aussi, même si je veille à la compréhension de tous », ajoute Cindy Barate.
Un enseignement à quatre mains
Au programme de la matinée de la classe de P1, des exercices sur les quantités avec des chiffres de 1 à 6. Mesdames Cindy et Adeline symbolisent d’abord le 6 avec les doigts, puis passent entre les bancs pour vérifier si les élèves organisent bien leurs jetons en fonction du chiffre travaillé. Et comme dans n’importe quelle classe, si les élèves réussissent l’exercice avec plus ou moins de facilité, ils discutent et puis ils s’entraident.
« La discussion entre les élèves sourds et/ou malentendants et les entendants n’est pas toujours facile », explique Cindy Barate. « Mais comme ils sont tous en contact permanent avec la langue des signes, ils apprennent naturellement quelques mots et se débrouillent entre eux. Sans oublier qu’on a souvent au moins un élève entendant par classe qui pratique couramment la langue des signes, ce qui est d’une richesse incroyable. C’est d’ailleurs l’un des maîtres mots du projet : faire un maximum de liens entre les deux langues. Et puis, on est en 1re primaire et comme tous les enfants – nos élèves parlent une langue universelle, celle des grimaces. Ça transcende la barrière des langues », ajoute-t-elle en rigolant.
C’est un pur régal pour moi. Et à mes yeux, c’est plus que du coenseignement. On construit tout à deux.
Créer des liens entre les deux langues
Pendant la suite des exercices, le signe mathématique « égal » est au programme de la leçon. Adeline Minette l’explique alors oralement, tandis que Cindy Barate passe entre les bancs pour s’assurer que les élèves malentendants ou sourds le comprennent et le signent correctement.
Ce travail en binôme s’effectue depuis 5 ans désormais. « Cela fait 20 ans que je suis à Sainte-Marie et 5 ans que je travaille avec Mme Adeline », explique Cindy Barate. « C’est un pur régal pour moi. Et à mes yeux, c’est plus que du coenseignement. On construit tout à deux, on pense tout à deux, on a toujours deux regards vers les élèves, on déploie deux pédagogies différentes mais qui se rejoignent. On a aussi deux fois plus d’énergie, ce qui nous permet de mener à bien des projets qu’on aurait pensé impossibles. Et puis, on gère l’organisation de la classe à deux, ce qui englobe la préparation des ateliers, les rencontres avec les parents, etc. C’est un réel plaisir, mais aussi un luxe nécessaire. Pour rien au monde, je ne retournerai seule face à une classe, même si l’investissement en dehors des horaires scolaires habituels est énorme. »
C’est que si le projet en est à sa 25e année d’existence à Sainte-Marie, il a fallu tout construire, presque de A à Z. « Il a été nécessaire de repenser toute la pédagogie autour des enfants malentendants et sourds, mais aussi des élèves plus classiques. Construire du matériel pédagogique adapté, créer des signes de vocabulaire spécifique, travailler le même programme, mais en variant les approches. Et encore aujourd’hui, c’est une masse de travail énorme. Mais qui à mon sens en vaut largement l’investissement. Pour les élèves, c’est une ouverture d’esprit incroyable, un appel à la tolérance aussi où le handicap fait simplement partie des meubles. Il n’y a pas de moquerie, de stigmatisation, bien au contraire. Et c’est ce qui fait toute la richesse de ce projet », concluent Cindy Barate, Magaly Ghesquière et Sylvie De Norre.
Les anciens élèves pour pérenniser le projet
Depuis cette année scolaire, un ancien élève sourd est revenu donner cours à Sainte-Marie après avoir achevé un master. « Nous sommes enchantés de ce retour à plus d’un titre. Pour nos élèves actuels, c’est un beau message qui leur montre qu’on peut faire des études supérieures même en étant sourd ou malentendant. Et cela confirme ce qu’on pensait depuis longtemps : nos anciens pourraient être l’une des bonnes solutions pour pérenniser le projet. Et même pour l’améliorer, car au fil de leurs études et de leur vie, ils ont pu discuter de termes plus précis en langue des signes, ce qui nous a parfois fait défaut», expliquent Sylvie De Norre et Magaly Ghesquière. « Il a fallu “inventer” pas mal de signes pédagogiques qui n’existaient tout simplement pas en langue des signes comme en mathématiques avec les sinus, cosinus, tangentes, etc. C’était vrai également en histoire pour les noms propres, les lieux en géographie, etc. Un gros travail a été fourni – on travaille d’ailleurs avec l’UNamur – mais c’est aussi via nos anciens qu’on va pouvoir progresser encore. On a aussi une ancienne élève, entendante, qui est revenue ici et qui est désormais bilingue français-langue des signes. C’est tout simplement génial. »
Un retour des anciens élèves dans un rôle de professeur qui permet aussi de lutter quelque peu contre la pénurie qui touche encore plus durement le projet au vu de la spécificité d’une partie des enseignants, formés à la fois en pédagogie et en langue des signes.
Un projet qui gomme la surdité
L’ASBL École et Surdité, qui soutient l’organisation des classes bilingues inclusives (langue des signes – français) au sein de l’école Sainte-Marie de Namur, est née en 2000 de la volonté des parents d’un enfant sourd - Claire de Halleux et François Poncelet – de lui permettre d’aller à l’école, de ne pas y être seul avec sa différence, d’y être heureux et encadré, comme n’importe quel élève. Soutenus dans ce projet par Benoit Jacquemart, le directeur de la section fondamentale de l’époque, ils ont créé ces classes bilingues français – langue des signes. Une ode à la tolérance, à l’inclusion et à l’ouverture d’esprit qui s’inscrit depuis 25 ans dans le projet éducatif de l’école et qui est officiellement reconnu (et financé) par décret depuis 2016. Aujourd’hui, c’est Sylvie De Norre qui est responsable de l’ASBL.
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